Le DMP naufrage et l’ASIP sombre

Canard EnchainéVoici un excellent article,
paru dans le Canard Enchaîné du 4 décembre 2013,
comme toujours très instructif :

C’EST un départ trop discret, qui mérite d’être salué… Jean-Yves Robin, le patron de l’Asip, une agence du ministère de la santé, a pris la porte le 30 novembre, non sans avoir chèrement négocié sa sortie. Venu du privé, il va y retourner avec un chèque de 190 000 €, soit l’équivalent d’un an de salaire. Sympa, vu son ébouriffant succès…

Injustement méconnue, l’Asip, l’Agence des systèmes d’information partagés de santé, a englouti des millions pour mettre en place le dossier médical informatisé. Lancé en 2004 par Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la santé, le dossier numérique devait permettre aux toubibs et aux hostos d’avoir accès à l’historique des pathologies de chaque malade. Objectif : éviter les erreurs de prescription et faire des économies en éliminant les examens déjà effectués. Le résultat est un savant mélange de gabegie et de soupçons de conflits d’intérêts. Santé !

Nommé à la tête de l’agence en 2008, Jean-Yves Robin peut s’enorgueillir d’un remarquable bilan : 405 000 dossiers ouverts, au lieu des 11 millions prévus en 2013… Et encore, 71 % des dossiers existants sont vides. Les autres ne contiennent souvent qu’un seul document (un bilan sanguin, une radio…) et sont « largement théoriques », ironisait la ministre de la santé, Marisol Touraine, à l’automne 2012. En clair, personne ne les utilise…

Atos fait son marché

Mais tout le monde ne se lamente pas : plusieurs sociétés privées sont grassement payées pour héberger ces dossiers fantômes. En 2010, un marché de 40 millions (sur quatre ans) a été attribué à un consortium emmené par le géant de l’informatique Atos et sa filiale Santeos. Coïncidence : Jean-Yves Robin est le fondateur et l’ancien dirigeant de Santeos ! Il l’a vendu juste avant de prendre la tête de l’Asip. « Et, aujourd’hui, il est en pourparlers pour y retourner », avance un connaisseur du dossier.

L’intéressé ne confirme pas, mais reconnaît : « Je n’ai pas d’interdiction particulière [à retourner à Atos-Santeos]. » Juste un intérêt « particulier » ? Mauvais procès : « Je n’avais plus aucun lien d’intérêt avec mon ancienne entreprise quand je suis entré à l’agence », balaie notre directeur limogé. Tout est dû au hasard.

Consultées par « Le Canard », les « clauses particulières » du marché, pondues par l’équipe Robin, étaient particulièrement câlines. Exemple : l’hébergeur était payé pour traiter un minimum de 5 millions de dossiers. S’il en hébergeait moins, aucune clause de révision n’était prévue. Finalement, il ne gère que 400 000 dossiers presque vides, pour le prix de 5 millions de fichiers remplis jusqu’à la gueule. Tout bénef ! Autre étrangeté : en cas de changement d’hébergeur, le contrat ne prévoit pas qu’Atos cède le logiciel de gestion. En clair, la boîte restera propriétaire de l’outil informatique développé grâce aux deniers publics.

Millions en fumée

Au total, Atos a touché 28 millions d’euros depuis 2010, le reste allant aux autres partenaires du consortium. Et, comme le contrat en cours n’a pas été renégocié à temps, le marché sera reconduit en 2014 pour une année supplémentaire. Et, hop ! 10 millions de plus dans la poche des heureux bénéficiaires

« C’est un scandale, un gâchis monstrueux », dénonce le député PS Gérard Bapt, qui tire la sonnette d’alarme depuis des mois. « Le cabinet de Touraine a mis un an à négocier les conditions de départ de Robin. Pendant tout ce temps, l’Asip a tourné au ralenti », soupire un salarié. On n’est plus à une prouesse près…

Dans un rapport rédigé en août 2012, la Cour des comptes s’en était émue : depuis le lancement du projet, en 2004, le dossier médical a coûté 210 millions ! Des expérimentations successives ont été abandonnées, le matériel et les logiciels partant chaque fois à la poubelle. Et la Cour de s’étrangler devant « l’absence particulièrement anormale de stratégie » et « l’insuffisance grave de suivi financier ». La création de l’Asip, en 2008, devait mettre fin à ce naufrage.

Il manquait juste les bouées…

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