Quand homo sapiens devient surhomme

DIDIER Jean-Pierre
Pr Jean-Pierre DIDIER

professeur des universités

praticien hospitalier honoraire

jean-pierre@hopital-territoires.eu

 

Homo erectus, Homo abilis, Homo sapiens, Homo robocopus ….

Avec les progrès technologiques l’homme réparé n’est plus un mythe. Il existe aujourd’hui un véritable catalogue de pièces détachées qui transforment les perspectives de soins en permettant de retrouver une fonction altérée voire disparue par la faute de facteurs pathologiques délétères. Une telle révolution jette même le trouble chez les biologistes qui ne peuvent plus répondre à la question de la limite de la longévité humaine.

JPD homo sapiens 4Plus fort encore en utilisant un mot à la mode, nous disposons aujourd’hui d’une boîte à outils capable, au moins en théorie, de transcender les performances d’un individu, l’homme ne se satisfaisant plus d’être réparé veut maintenant être « augmenté ». Une telle transmutation n’est pas sans susciter de nombreuses questions philosophiques, éthiques, économiques, politiques ou sociales.

La première mondiale, française, ayant récemment permis l’installation d’un cœur artificiel dans la poitrine d’un homme souffrant d’insuffisance cardiaque terminale est l’occasion de poser ces questions avec acuité, or celles-ci n’ont pas eu l’écho auquel il aurait été possible de s’attendre. L’Homme va-t-il vers une déshumanisation ? Pourra-t-il choisir en toute liberté de faire poser la pièce qui lui paraît manquante, ou changer la pièce qu’il considère insuffisante, indésirable ou inesthétique ? Un tiers pourra-t-il suggérer ou décider de se transformer ou de s’« augmenter » en termes d’optimisation de ses performances, physiques et/ou mentales ? Inversement un tiers pourra-t-il décider de transformer ou de faire transformer son semblable ? De plus dans une économie de marché, la production est une dynamique difficile à contourner avec ses lois, faisant jouer la publicité, la concurrence et l’inévitable « obsolescence programmée »…

L’Homo sapiens paraît ne pas avoir pris conscience de l’importance de la métamorphose qui l’attend, comme si les progrès de la nature humaine n’avaient pas suivi ceux de la technologie. Homo erectus devenu un temps sapiens sapiens, puis sapiens tout court n’est-il pas aveuglé par la perspective de devenir « robocopus » ?

L’Homme réparé, une réalité d’hier et d’aujourd’hui

Depuis bien longtemps il existe des témoignages de l’ingéniosité des hommes pour réparer les corps ou au minimum pour leur conserver leur entité. La découverte d’une tête de fémur en ivoire ou d’une prothèse d’orteil en bois chez des momies en apporte une confirmation. Dans cette quête plusieurs solutions ont été et sont actuellement exploitées.

La plus simple consiste à réparer l’organe défaillant en le suturant, en le restructurant ou en le déplaçant. Les progrès réalisés permettent aujourd’hui d’intervenir même sur un fœtus afin de réaliser la réparation en situation intra-utérine avant même la naissance. De plus l’imagerie et les perspectives ouvertes par les imprimantes 3D permettent d’obtenir de préparer le geste réparateur. Le récent exemple de la réalisation d’une maquette à la dimension 1.5 du cœur malformé d’un jeune enfant, ayant permis au chirurgien de planifier avec une extrême précision la nature de son geste, augure d’avancées futures remarquables.

Une autre solution consiste à remplacer une ou plusieurs des pièces défectueuses d’un organe dont le fonctionnement est devenu insuffisant. Le progrès a permis dans ce cadre de concevoir des produits bioprothétiques, qui tout en étant le plus proche possible de la pièce originale ne nécessite pas de traitement anti rejet. La production de telles pièces détachées est possible pour de nombreux usages, les valves cardiaques ou plus récemment la trachée et le larynx en sont de bons exemples. Les recherches technologiques ont permis de conforter ces progrès en proposant des procédures d’installation commode des bioprothèses qui limitent le caractère invasif de l’intervention. La mise en place de valves intracardiaques par voie trans-thoracique et trans-apicale constitue une approche spectaculaire avec un déploiement de la valve après introduction intra cardiaque, qui évoque le très astucieux procédé mis au point depuis longtemps par les marins soucieux de mettre leur navire fétiche en bouteille !

Enfin la solution ultime consiste à remplacer la totalité de l’organe. Dans cette éventualité il peut s’agir d’un « échange standard » utilisant un organe fonctionnel, prélevé sur un autre individu, puis greffé sur l’individu malade. La greffe rénale a inauguré ce type de réparation, étendue aujourd’hui à de nombreux organes y compris les membres ou le visage. Pourtant le recours au don d’organes pose de nombreux problèmes dont celui du nombre de greffons disponibles inférieur à celui des besoins.

JPD homo sapiens 2Le remplacement par un organe prothétique complet s’impose alors. Dans une première démarche il a été utilisé des matériels à usage temporaire permettant d’attendre l’opportunité de disposer d’un greffon compatible. L’installation d’un cœur artificiel autonome à vocation durable réalisée pour la première fois en décembre 2013 a changé la donne, alors que de nouveaux organes artificiels arrivent à maturité. C’est ainsi que de nouveaux types de pancréas bioartificiels avec cellules de Langerhans encapsulées dans une enveloppe à perméabilité sélective, devraient permettre à l’horizon 2020 la mise en pratique routinière d’une idée déjà développée par Gérard REACH à l’INSERM dans les années 80.

Dans cette approche ultime de réparation, il est important de remarquer que la finalité de l’intervention n’est plus d’entretenir temporairement la vie avant de pouvoir disposer d’un greffon, mais bien de remplacer, de manière durable, un organe défaillant par une prothèse.

L’homme augmenté une réalité d’aujourd’hui, une crainte pour demain

Les réparations d’organes défectueux ont pour objectif essentiel de restituer plus ou moins complètement une fonction compromise par la pathologie. Mais on voit déjà se profiler une autre perspective consistant à augmenter la performance de certains organes au-delà des limites physiologiques, dans une sorte de problématique de dopage de la personne.

Ainsi on peut imaginer pouvoir doter l’individu de superpouvoirs. Sans nommer Superman, on parle d’homme transformé ou d’homme augmenté, donnant une relative crédibilité au mythe du superhéros. Il suffit pour s’en convaincre d’observer dans nos magazines favoris ou sur nos écrans, le prototype du fantassin d’aujourd’hui. Il est bardé de matériels visant à lui conférer des superpouvoirs, de communication, de vision et de déplacement, notamment grâce à un exosquelette motorisé. Ainsi il devient capable de se déplacer dans des conditions difficiles tout en portant ce qui est devenu un véritable arsenal personnel de défense et d’attaque. On est bien loin du poilu, tout de bleu et de rouge vêtu, mais proche de Robocop ou d’Ironman, personnages de fiction adorés des plus jeunes, parfois méprisés des plus âgés, mais qui ont une certaine consistance.

On peut imaginer dans ce cadre des tendances ou des espoirs dont les motivations sont parfois bien éloignées des besoins de santé.

Il peut s’agir de motivation esthétique. Une disgrâce, perçue et mal vécue par une personne, peut donner lieu à des interventions correctrices dont on peut discuter à la fois la réalité du besoin et la qualité des résultats obtenus. Par exemple les indications d’interventions sur les organes génitaux externes en vue d’allonger le pénis chez l’homme ou de diminuer la taille des petites lèvres chez la femme, mis à part des cas pathologiques de malformations patentes, peuvent se discuter en fonction d’une normalité bien difficile à définir. Il est également possible de discuter le résultat de la multiplication de certaines interventions esthétiques ; les transformations successives de Michael JACKSON sont apparues sur ce plan comme une inquiétante caricature.

JPD homo sapiens 1Dans le domaine du sport, la recherche de performances sans cesse améliorées conduit inéluctablement à la problématique de l’homme augmenté. Aux derniers jeux olympiques un athlète amputé des membres inférieurs, appareillé avec des prothèses sophistiquées, a obtenu des performances concurrentielles à celles d’athlètes non handicapés. Ce constat n’est pas sans poser des problèmes. En effet s’il est légitime que, dans un souci de démarche intégrative, l’athlète appareillé souhaite ne plus concourir dans une catégorie réservée aux athlètes handicapés, puisque ses performances le mettent à égalité avec les athlètes non handicapées, en revanche ces derniers redoutent que la transformation liée à l’utilisation de matériel prothétique ne soit à l’origine d’une inégalité capable de compromettre leurs propres ambitions de champion. Sans aller jusqu’à imaginer qu’un sportif puisse souhaiter se faire amputer pour devenir champion, on doit garder à l’esprit l’insupportable tolérance vis-à-vis d’excès notoires du dopage débouchant sur des dérives aussi dangereuses que déraisonnables.

Enfin la dérive vers une augmentation des performances humaines à des fins sociétales ou politiques, afin de mieux asseoir un pouvoir ou d’instituer une domination d’un individu ou d’un groupe, n’est pas une utopie puisqu’elle s’est déjà manifestée. Dans un passé encore proche, le redoutable parfum de l’Ubermensch a empoisonné le monde. On sait les ravages faits par ce concept nietzschéen, détourné de son esprit initial et exploité par le délire politique d’un individu et d’un état se voulant au-dessus de tout. On connaît malheureusement d’autres exemples plus proches aboutissant, pour des motivations prétendues religieuses, à des résultats tout aussi nauséabonds. Il est même possible de considérer qu’aujourd’hui une telle dérive devient d’autant plus redoutable que les moyens de la mettre facilement en œuvre sont à portée de main sinon d’esprit. La possibilité pour un individu d’induire par la pensée la mise en route de divers dispositifs ou de diverses actions chez un autre individu par incitations « télépathiques » fait en effet l’objet de certains protocoles de recherche. Certes ceux-ci sont conduits chez l’animal, mais l’objectif est bien de les étendre à l’Homme.

La technologie progresse à très grands pas, la nature humaine avec ses insuffisances et ses perversités a-t-elle évolué en conséquence ? Cela n’est pas si sûr !

L’Homo sapiens se doit d’être encore plus sapiens

Il le doit car il doit légitimement se demander s’il ne va pas se déshumaniser en devenant de plus en plus bionique. La question paraît a priori sans fondement. Pourtant le corps est souvent considéré par la technoscience comme « un brouillon à rectifier », perspective exploitée par le transhumanisme. Ce terme revisite, comme on dit aujourd’hui, un ancien concept exprimé par différents mythes tournant autour d’une perspective d’éternité.

Julian HUXLEY définit ce concept comme celui d’« un homme qui reste un homme mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles, de et pour sa nature humaine ». On est en plein dans une problématique d’homme augmenté, déjà suggérée en son temps par Francis BACON et Nicolas de CONDORCET, confiants sinon éblouis par les progrès enregistrés dans le siècle des lumières.

En allant plus avant dans cette voie et en considérant que « certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort sont inutiles et indésirables », les transhumanistes, prônent logiquement l’usage des sciences et des techniques afin « d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains ». La question de la frontière entre l’homme et la machine a donné lieu à des scénarios mettant en scène des hommes, des humanoïdes, des avatars et des robots qui donnent crédit à des fictions dont la réalité n’est parfois pas seulement de convention.

L’Homo sapiens se doit d’être encore plus sapiens car il est indispensable aussi qu’il prenne en compte certaines dimensions plus matérialistes qu’existentielles. Il doit s’interroger sur l’incidence du coût des réalisations permises par le progrès biotechnologique. Beaucoup sinon chacun, aux contraintes éthiques près, voudront logiquement profiter de ces réalisations. Il est donc justifié de craindre une mise au placard du principe de l’égalité d’accès aux soins, seuls les plus riches pouvant prétendre à devenir les plus durables. L’inégalité d’accès aux soins est aujourd’hui déjà dénoncée.

JPD homo sapiens 3Après la première mondiale du cœur artificiel autonome permise par la société CARMAT, certaines associations de patients greffés ne s’y sont pas trompées en remarquant que la pose du cœur artificiel engendrait un changement de paradigme radical. En effet la greffe constitue un don, volontaire et gratuit en revanche le coût du fonctionnement avec traitement antirejet est élevé. A l’inverse la mise en place d’un cœur artificiel intervient après un « achat » avec un coût élevé mais sans dépense de traitement au long cours anti rejet ou anti coagulant. Ce changement n’est pas anodin.

Les dures lois du marché

L’industrialisation du produit technologique ne peut s’envisager sans une prise en considération des lois du marché.

Ses inévitables préoccupations de retour sur investissement et de profit, dont l’expression dans le domaine de l’industrie pharmaceutique a suscité d’importantes controverses ont exacerbé la méfiance du citoyen vis-à-vis des médicaments ou des vaccins, d’autant que des médecins n’ont pas hésité à considérer beaucoup de ces médicaments comme inutiles voire dangereux. Dans cette ambiance de doute, mêmes les vaccins ont été boudés.

Quant à la réalité d’un facteur comme l’obsolescence programmée, si elle n’est pas clairement formulée elle est pourtant bien présente, justifiée dans l’intérêt du marché des biens de consommation. Dès lors qu’un organe artificiel est au catalogue des pièces disponibles, ne pourra-t-il pas être touché par le même type de pratique ?

En s’offusquant, certains diront « mais vous n’y pensez pas, l’obsolescence programmée ne concernera jamais des produits utiles à la santé, laquelle constitue une valeur intangible de notre société ».

« Va savoir dira le citoyen, je sais bien que ce n’est pas exactement la même chose et que l’occasion ne s’est pas encore présentée dans le domaine des organes artificiels, mais tout de même… Certains médicaments, dont on me dit qu’ils sont au mieux inutiles peuvent être mortels, pourtant ils reçu une autorisation de mise sur le marché ! Quant aux dispositifs médicaux, il me semble bien que certaines prothèses mammaires qui avaient été labellisées pour y être introduites, ont été jugées dangereuses et retirées du marché. Alors permettez que je m’inquiète…. ». Reconnaissons qu’il n’aura pas tort.

En s’appuyant sur la rigueur des sciences économiques, certains vantent les mérites de l’autorégulation des marchés capable de pallier l’absence de sagesse des hommes. On est en droit de s’interroger sur cette perspective bien optimiste et confiante dans la nature humaine. Le monde d’hier et encore davantage celui d’aujourd’hui avec ses traders fous et ses docteurs Folamour de tout poil n’est pas loin du redoutable meilleur des mondes cher à Aldous HUXLEY !!

Il semble dans ce contexte que la pose du premier cœur artificiel aurait dû susciter beaucoup plus de débats et de préparation des esprits à une telle innovation. L’annonce rapide (trop) du succès de ce qui était une première se serait faite contre l’avis médical, quant au respect du secret médical, il est apparu comme bien relatif dans les premiers jours suivant l’intervention. Il a été rapporté qu’il a fallu l’insistance et l’énergie de l’équipe médicale pour arrêter une dérive inadmissible. Faut-il y voir la pression des médias ou des préoccupations financières liées à la valorisation de ce succès, comme peut le suggérer l’évolution des cours boursiers de la société fabriquant le cœur artificiel ? Peu importe, l’essentiel est bien de regarder les choses en face et ne pas différer les débats indispensables.

Celui qui a eu le courage, en acceptant de participer comme patient au premier essai de faisabilité, le mérite d’autant plus qu’il est maintenant décédé. Il restera le premier pionnier d’un nouvel essor dans la conquête d’une santé durable.

Eviter que « le pire soit bien pire »

La courbe représentant l’évolution de l’espérance de vie en fonction du temps objective une progression qui n’est pas linéaire. Elle procède de phases à pente raide suivies d’un certain épuisement, les points d’inflexion paraissant liés à de grandes avancées scientifiques. Trois « révolutions » semblent pouvoir être identifiées par Jacques VALLIN : la diffusion des premiers vaccins à partir de 1790, les progrès de l’hygiène à partir de 1880 avec les découvertes pastoriennes et à partir de 1960 la révolution cardiovasculaire initiée par les explorations hémodynamiques et l’imagerie. Depuis quelques années, la courbe se tasse, l’espérance de vie augmente moins et l’espérance de vie sans incapacité stagne. On peut faire l’hypothèse que l’arrivé des organes artificiels va susciter une nouvelle accélération.

Si les progrès induisent des effets bénéfiques pour la santé et le bien-être de l’Homme il ne faut surtout pas les refuser, il faut s’en féliciter. Toutefois la façon de les utiliser en reconnaissant et en évitant les déviances doit être impérativement encadrée après en avoir clairement débattu. Il est urgent d’accompagner le progrès. En devenant Superman, Homo sapiens doit devenir encore plus sapiens. Il doit rapidement s’interroger sans se laisser émerveiller par ce qui pourrait bien être une révolution, car en étant capable du meilleur et du pire son problème, comme l’a rapporté Bertrand COLLOMB devant l’Académie des sciences morales et politique est que « dans certains cas le progrès peut lui donner les moyens que le pire soit bien pire ».

***

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *