Epouses et concubines

Ah ! Si les empires, les grades, les places ne s’obtenaient pas par la corruption,
si les hommes purs n’étaient achetés qu’au prix du mérite,
que de gens qui sont nus seraient couverts,
que de gens qui commandent seraient commandés !

Le marchand de Venise

Shakespeare

Queyroux ChristianChristian QUEYROUX
directeur d’hôpital
christian@hopital-territoires.eu

 

A l’Ecole nationale de la santé publique, dans les années 70 (pas 1870), un des enseignants accueillait les nouveaux élèves directeurs avec un propos liminaire qui était à peu près le suivant :

« Vous allez apprendre un certain nombre de notions relatives à différentes disciplines qui vous seront utiles un temps, jusqu’à ce que les textes changent.

Je vais vous faire cadeau de deux maximes inusables qui, si vous vous en souvenez et les mettez en œuvre, devraient vous éviter bien des déboires tout au long de votre carrière :

La femme du directeur n’est pas la directrice, jamais dans la paroisse (ou le diocèse si vous prenez du galon) »

Un certain nombre de situations rencontrées tout au long de ma carrière m’ont amené à penser que ces maximes n’avaient pas été entendues, à commencer par un établissement dans lequel le directeur ‑ mais dirigeait-il vraiment ? avait demandé à ses adjoints d’appeler son épouse « Madame la directrice », ce que nous avions poliment décliné en expliquant que son contrat de mariage n’était pas un contrat de travail… même s’il est vrai que parfois le mariage avec ou sans contrat ouvre droit à un contrat de travail privilégié.

DRHLes jeunes générations feignent de croire que les situations de ce type, et d’autres similaires, étaient l’apanage des anciens, ce qui est commode et laisse croire que ce risque a disparu des écrans radars.

En l’état actuel de la répartition des hommes et des femmes sur les emplois de chef d’établissement, ces dernières y sont encore significativement minoritaires, comme l’a souligné il n’y a guère une étude de l’ADH, et sont donc également moins nombreuses à pouvoir être tentées par les dérives qui s’attache au statut de « chef suprême ».

Si les directeurs hommes ne sont pas tous flanqués d’une épouse, d’une compagne, bon nombre le sont, qu’ils l’aient rencontré avant ou après leurs études, qu’ils en aient changé officiellement ou non depuis, une ou plusieurs fois selon les cas.

Tous n’ont pas laissé leur partenaire se prendre pour le directeur, la plupart n’ont pas « chassé ou été chassé dans la paroisse » mais certains ont parfois ramené dans la paroisse les compagnes rencontrées ailleurs.

Lors de rencontres avec de jeunes collègues, il m’arrivait de les mettre en garde contre certaines dérives qui pourraient les conduire en conseil de discipline ou bien en correctionnelle et je leur rappelais que le fait de se laisser entrainer à tordre la réglementation, qu’elle concerne les marchés publics, le recrutement, les avantages en nature, les travaux, même sous la pression de ses proches, à commencer par l’épouse ou la compagne, était non seulement juridiquement condamnable mais moralement inacceptable.

Je citais une phrase plusieurs fois à l’origine de glissement successifs du sens commun prononcée par une épouse, une compagne : « Avec tout le temps que tu consacres à ton établissement il n’est pas anormal de penser à quelques compensations … » et j’alertais mes interlocuteurs sur les risques qu’ils pourraient encourir en se laissant convaincre d’aménager les règles pour complaire à leur moitié dont le poids, en termes d’influence s’entend, et non sur le modèle cher au dessinateur Dubout, peut être très supérieur et de beaucoup à cette notion de moitié.

JULIEQu’un homme amoureux se ruine pour l’objet de sa passion n’est déjà pas très raisonnable même si c’est son propre capital qu’il dilapide.

Force est de constater qu’en amour, les marchés à bons de commande, définis à l’article 77 du code des marchés publics comme des marchés conclus avec un ou plusieurs opérateurs économiques et exécutés au fur et à mesure de la survenance du besoin par l’émission de bons de commande sur la base d’un tarif préalablement établi, seraient un moindre mal alors que parfois les rapports qui règlent ces relations s’apparentent plus aux effets d’un emprunt toxique.

Qu’un homme amoureux soit a fortiori pingre dans la passion au point de faire payer le prix de sa ou de ses conquêtes par d’autres, à commencer par les institutions qu’il gouverne, voilà qui est proprement scandaleux… mais pas si rare.

Il y a eu des cas emblématiques dans lesquels chaque rupture était précédée ou suivie de la promotion de la passion finissante, cette manœuvre pouvant être répétée plusieurs fois au sein de la même entité de belle taille, jusqu’à induire, lorsqu’on appelait par son nom d’épouse telle ou telle cadre de l’établissement, cette question de la standardiste : « Madame X …, laquelle ? »

L’ordre dans lequel se sont incrémentés les statuts d’épouse ou de compagne ou de maîtresse et de collaboratrice n’est pas anodin.

De même que l’Eglise catholique interdit le mariage aux prêtres, mais ordonne des hommes qui furent mariés mais veufs, de même les conséquences sont différentes selon que l’idylle a précédé ou suivi la collaboration.

La rencontre a-t-elle d’abord été professionnelle puis a-t-elle évoluée vers plus d’affinités électives ? La rencontre a-t-elle été d’abord affective, la passion suggérant que l’être aimé devait aussi être au côté de son double dans la vie professionnelle ?

Quelle est la différence ? En termes juridiques elle est significative.

Dans le premier cas, le directeur n’aurait encouru que le risque d’être éventuellement poursuivi pour harcèlement sexuel si la passion tournait court et si la personne délaissée trouvait là un exutoire à sa peine ou un instrument de revanche sur le séducteur délaissant. Il est même assez fréquent que des hyménées se nouent sur les lieux de travail où chacun passe une part non négligeable de son temps.

Dans le deuxième cas, le directeur qui ferait entrer sa passion rencontrée hors du travail, pendant les activités de loisir, dans le champ professionnel en lui aménageant un parcours accéléré, dégagé des embûches du concours, de la publication du poste, de la mise en concurrence avec des titulaires, encourrait lui des poursuites pour favoritisme ou prise illégale d’intérêt.

PICASSOBien sûr, par ces temps de stagnation économique et de chômage significatif, on peut comprendre qu’à la manière de Sophie tentée par les fruits confits et s’attirant des malheurs, le fait de disposer du pouvoir de donner du travail, pour un directeur, tente ses proches, conjoint, enfants, collatéraux et qu’il soit difficile de résister à la tentation.

De bonnes excuses peuvent être avancées : ª Nécessité de suivre son conjoint ou compagnon dans ses mutations ª Isolement relatif de certains établissements par rapport au marché de l’emploi.

Cela reste des excuses et non des justifications au regard de la Loi.

Tu menais le blond Hyménée,
Qui devait solennellement
De ce fatal accouplement
Célébrer l’heureuse journée.

Ode au Grand Ecuyer – François de Malherbe

***

Une réflexion au sujet de « Epouses et concubines »

  1. DEFORGES

    Voilà un article original, sur un sujet rarement abordé et pourtant caractéristique de dérives vécues au quotidien dans les établissements !!!!

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