Livre : Réparer les vivants

réparer vivants

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A lire ? Moi je l’ai lu, hélas !

Il m’est arrivé avec ce livre ce que je n’avais connu depuis des lustres ! De me forcer à le terminer, à le lire jusqu’à la dernière ligne. Mais j’avais promis à Hôpital et Territoires de livrer une note de lecture et bien entendu je n’imaginais pas rédiger celle-ci sans avoir réellement lu le roman intégralement…

Mais bon sang, amis, quelle corvée ! Car ce méchant bouquin m’a déplu du début à la fin et même de plus en plus !

C’est l’histoire d’un jeune mort accidentellement et des heures suivantes au cours desquelles seront prélevés ses organes après accord des parents anéantis. Drame des temps modernes qui aurait pu être traité avec délicatesse, finesse, psychologie… Tandis que là, que dalle !

D’abord la forme, le style : insupportable de maniérisme chic, de coquetterie pour gogos et bobos, de procédés infantiles ; et chacun de ces « trucs » d’écriture utilisé dix fois, cent fois ! Trop c’est trop. Par exemple on ne met plus ni tirets ni guillemets pour séparer le discours direct du style indirect ; trop ringard n’est-ce pas… Alors cela donne, exemple entre cent : « elle a dessiné un faon ; tu connais François Villon, il secoue la tête, je crois que non, elle porte ce jour-là un rouge à lèvres framboise… »

L’auteure croit manifestement que pour bien décrire un sentiment, une impression, une situation, il faut tirer les mots ou propositions en rafale, les qualifier avec 5 adjectifs à la queue leu-leu, pas moins ; avec 5 comparaisons, pas qu’une ! Mais c’est comme la chantilly ou la mayonnaise : un peu ça va, trop ça écœure !

Plus généralement, toute description ou sensation est surlignée, appuyée, outrée, comme écrite en gros plans, plans très courts et syncopés, jusqu’au vertige, comme dans les mauvais téléfilms… mais c’est mode, tellement mode ! Ajoutez à cela, of course, un terme anglais branchouille à chaque page…

Et sur le fond ce n’est pas mieux : à peu près tous les poncifs qu’on relève dans des médias  ou certaines émissions grand public, mais un, deux, ou trois à la fois, ici ils y sont… mais tous, rassemblés en 280 pages, dans une sorte d’unité de lieu et d’action indigeste, ils ne sont plus égrenés mais empilés.

Et les beaux personnages que voilà ! Le beau toubib, sportif évidemment, qui roule en moto et pas en vulgaire bagnole ; son allure ? dehors il porte le chèche bien sûr ; dans les couloirs de l’hosto c’est à mourir de rire : « des Repetto blanches à lacets, quelque chose de délié et d’incertain et sa blouse est toujours ouverte, de sorte que lorsqu’il se déplace les pans se gonflent, s’écartent, des ailes… »

L’infirmière ? Elle ne se prénomme évidemment pas Germaine, mais Cordélia ; elle est belle, elle est chaude, mais l’allusion pour être salace reste classe, hyper classe : « bouche trop rouge bien que nue, lèvres enflées, nœuds dans les cheveux, bleus sur les genoux, sourire flottant de Joconde » si avec ça le toubib capte pas qu’elle a passé une nuit tumultueuse avec son amant… Nuit évidemment commencée sauvagement « sous un porche, dans les odeurs de vinasse, contre les poubelles »

Tout est du même tonneau ! Quant aux séquences émotions, évidemment, je vous dis pas ! Y en a, comme à la télé, mais en plus épaisses encore, plus sirupeuses, à jet continu : ce sont plus des séquences mais des violonades interminables…

Les auteurs que ces héros lisent sont soigneusement énumérés, pour qu’on sache combien ils sont cultivés : Ariès, Ameisen, Lock… ils aiment les films de Godard et écoutent Miles Davis ou Benjamin Britten…

Bon je m’arrête, je ne vais pas gaspiller trop d’énergie à décrier davantage ce mauvais roman alors que tant de bons livres m’attendent. Mais je dois quand même vous dire que cet opuscule a été presque unanimement loué : par Télérama, Le Figaro, 20 minutes, Politis, Le Point, La République des Livres, France Inter, Etudes, La Cause littéraire, Le Magazine littéraire, etc. etc. ; et gratifié du Grand Prix RTL-Lire 2014, du prix Roman des étudiants France Culture-Télérama 2014. Que l’auteur avait obtenu le Prix Médicis 2010… Emblématique d’une époque, vous dis-je ! Je devrais donc me sentir très seul dans ma réaction… de rejet (ce qui pour un roman sur des greffons est de bien mauvais goût, j’en conviens) Mais, je crois cet emballement aussi périssable que bien des engouements germanopratins. En parlerons-nous encore comme d’un chef d’œuvre dans dix ans ? Je prends les paris…

Julien Ferry
julien@hopital-territoires.eu

Réparer les vivants
Maylis de Kerangal
janvier 2014 – 280 pages – 18,90 €
Verticales
www.editions-verticales.com

Cette analyse critique a suscité 3 commentaires :

Jean-Robert Daumas
Directeur de projet Dématérialisation du SI chez INPI

Je suis réellement surpris de cette critique qui me parait être passée totalement à coté du livre.
Que le style de l’auteur(e) ne soit pas du gout du rédacteur de l’article Julien Ferry, (ou de Dominique Mathis ? ), c’est tout à fait son droit, comme c’est son droit de le mentionner, y compris avec une violence que je trouve un peu déplacée. Mais ce n’est pas ce qui me choque le plus.

Julien Ferry ne fait pas une seule allusion au thème de l’ouvrage qui est intimement lié à l’éthique des greffes et aux conflits d’éthique que peuvent soulever les prélèvements d’organes, la décision des familles ou l’action et les choix du corps médical.

Ce sont des sujets suffisamment graves .pour que l’on évite des réactions à l’emporte pièce sur le style ou l’absence de style de l’ouvrage.

Je vous invite à écouter le débat sur ce thème dans l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut sur France Culture.

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-la-mort-moderne-et-la-reparation-des-vivants-2014-05-24

Nicolaï Drassof
-auteur-chez Elenya Editions : l’envers du monde et chez les éditions du Bord du lot : « sous la lucarne »
je ne l’ai pas lu, hésitais beaucoup malgré le concert de louanges, mais ainsi habillé pour l’hiver, je n’hésite plus. Votre argumentation rejoignant mes craintes,je ne le lirai pas et gagnerai ainsi le temps d’en lire un bon.Merci

Cannasse
carnetsdesante.fr/  serge.cannasse@mac.com  88.180.115.65 Envoyé le 10/06/2014 à 15 h 26 min
je ne serai pas aussi virulent que Julien Ferry, parce qu’il y a quand même quelques passages justes dans ce livre. mais grosso modo, ouf ! enfin quelqu’un qui n’est pas enthousiaste des bons sentiments qui font pleurer dans les apparts. il n’est pas le seul : je pense à un spécialiste éminent des greffes avec qui j’ai eu l’occasion d’en discuter un peu (un peu seulement, parce que bof ! on avait des sujets plus intéressants à aborder). je me permets d’ajouter un lien sur un entretien avec un sociologue qui a fait un livre excellent sur le sujet mais certes ! plus aride : http://www.carnetsdesante.fr/Steiner-Philippe

Et une précision de Julien Ferry :

Cher Jean-Robert, je suis désolé si mon propos effectivement corrosif a heurté votre sentiment en faveur du livre. Mais je tentais de faire acte de critique littéraire, tant sur la forme, outrée, que sur le fond général, chapelet de bons sentiments consensuels. En aucun cas je ne voulais minimiser le travail des équipes de prélèvements et greffes (que je connais assez bien) ni même insinuer que l’auteure l’avait mal traduit : mais un roman bien documenté n’est pas pour autant un bon roman… En outre, l’équipe rédactionnelle d’H&T a souvent (dans un autre titre, qu’elle a longtemps animé) soutenu et promu, par ses reportages et articles, la noble cause des prélèvements et des greffes pour que je n’ai eu besoin d’y revenir.

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