Les grandes douleurs sont muettes ?

Mathis Dominique


Dominique MATHIS

dominique@hopital-territoires.eu

 

Moi qui ai quelquefois, dans ma prime jeunesse, éprouvé des douleurs intenses, rarement il est vrai, j’en ai tiré une certaine détestation de la maxime « Les grandes douleurs sont muettes » en me disant que si son crétin d’auteur avait eu, un jour, rien qu’une fois, vraiment très mal, il n’aurait pas dit cela ! Jusqu’à ce que, il y a quelques années seulement, je tombe sur le texte original ; il s’agit de Sénèque, dans sa tragédie Phèdre – Hyppolite :

Phèdre : Les peines légères sont éloquentes, les grandes douleurs sont muettes.
(Curae leues locuntur, ingentes stupent.)

Hippolyte : Ô ma mère, confiez-moi vos chagrins.
(Committe curas auribus, mater, meis.)

Je compris donc enfin, avec 50 ans de retard, qu’il s’agissait des douleurs morales !

Car les souffrances physiques, c’est autre chose ! Tout professionnel de santé a dans l’oreille les gémissements ou hurlements de malades souffrants et qui, avant de souffrir, semblaient solides, courageux, stoïques, endurcis : la souffrance balaie tout comme fétus. Et quand le patient ne crie pas je vous garantis que les hurlements résonnent dans sa tête, interminablement, et s’il serre les dents et les poings c’est justement pour ne pas les laisser échapper…

Pourtant, c’est vrai, la souffrance fut très longtemps muette… dans la littérature médicale.

Elle finit par donner lieu, depuis deux siècles à peine, à quelques descriptions cliniques ou symptomatologiques ; mais manifestement elle n’intéressait pas trop la médecine, puisqu’échappant à toute stratégie curative.

La littérature, elle, peine à dépeindre la douleur, mais pour d’autres raisons tenant aux limites de cet art. Nombreux sont les écrivains à avoir tenté de parler de la douleur, mais c’est rarement réussi : nous sommes là dans une sensation indicible ou très imparfaitement dicible et les images, comparaisons, techniques descriptives n’y peuvent pas grand-chose, comme pour bien d’autres sensations physiques y compris les plus agréables et je ne vous fais pas de dessin (c’est à la dégustation d’un grand bourgogne la chose à laquelle je pense, bien sûr !).

Certes il y eut Montaigne, Montaigne et sa pierre… Ou encore Goethe [1] et sa douleur omniprésente…

Mais ce dernier annonce déjà le Romantisme, avec lequel viendra le grand amalgame : douleur physique / souffrance morale / spleen / peine… de cœur. Surabonderont alors les descriptions plus ou moins véridiques, vraisemblables, retenues ou verbeuses, de toutes les douleurs et de toutes les souffrances du monde occidental, mais le plus souvent celles de ses enfants… privilégiés. Complaisance, pour ne pas dire encore masochisme, qu’illustre bien Lord Byron : « Le souvenir du bonheur n’est plus du bonheur ; le souvenir de la douleur est de la douleur encore. » [2]

Confusion poussée à son comble par Alfred de Musset « Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur »  et jusqu’à la stupidité par Léon Bloy : « La douleur est l’auxiliaire de la création. »

Mais à nous faire partager presque intimement la douleur qui ravage, ils furent peu nombreux (parmi ceux que je connais bien entendu et cela limite très sérieusement la portée de mon propos). J’ai encore à l’esprit quelques lignes ou vers allant à l’essentiel. Ainsi ce fascinant poème de Rainer Maria Rilke [3] :

rilkeKomm du, du letzter, den ich anerkenne,
heilloser Schmerz im leiblichen Geweb :
wie ich im Geiste brannte, sieh, ich brenne
in dir ; das Holz hat lange widerstrebt,
der Flamme, die du loderst, zuzustimmen,
nun aber nähr’ ich dich und brenn in dir.
Mein hiesig Mildsein wird in deinem Grimmen
ein Grimm der Hölle nicht von hier.
Ganz rein, ganz planlos frei von Zukunft stieg
ich auf des Leidens wirren Scheiterhaufen,
so sicher nirgend Künftiges zu kaufen
um dieses Herz, darin der Vorrat schwieg.
Bin ich es noch, der da unkenntlich brennt ?
Erinnerungen reiß ich nicht herein.
O Leben, Leben : Draußensein.
Und ich in Lohe. Niemand der mich kennt.

Viens, toi dernière, que je reconnais,
Incurable douleur dans le tissu du corps :
Comme j’ai brûlé en esprit, vois, je brûle
en toi ; le bois s’est longtemps refusé
à dire oui à la flamme que tu embrases,
mais maintenant je te nourris et brûle en toi.
Ma douceur d’ici devient dans ta rage
une rage d’enfer qui n’est pas d’ici.
Entièrement pur, sans plan, délivré du futur
Je suis monté sur le bûcher compliqué de la souffrance
Si sûr de n’acheter, nulle part, d’avenir
contre ce cœur où les réserves ont fait silence.
Est-ce encore moi, qui là méconnaissable brûle ?
Là-bas je n’emporte pas de souvenirs.
O vivre, Vivre : être dehors.
Et moi dans le brasier. Personne qui me connaisse.

Les deux derniers vers ne disent-ils pas, formidablement, à la fois la solitude et l’espoir de l’être douloureux ?

En avance sur son époque, presque toujours, au détour d’une œuvre prolifique Friedrich Nietzsche démonte [4] la supposition « que la souffrance sans raison, révoltante à première vue, prendrait, devant la justice éternelle, le sens, la signification d’une punition et d’une expiation » mais il est encore bien seul.

Au XXe siècle enfin, André Malraux semblera faire du chemin : « Toute douleur qui n’aide personne est absurde. » Une partie du chemin toutefois, car il en restera encore beaucoup à gravir pour compléter son affirmation : quelle serait donc cette autre douleur qui ne serait pas absurde parce qu’elle aiderait autrui ?

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[1] La SFETD, Société française de traitement de la douleur, fait d’ailleurs de Goethe le personnage central de son congrès des 20-22 novembre 2014 à Toulouse. http://www.congres-sfetd.fr/programme/results/field_event_room%3A%222%22

[2] Extrait de Marino Falieri

[3] Anthologie bilingue de la poésie allemande – Pléïade, page 888

[4] dans Unzeitgemässe Betrachtungen, Considérations inactuelles, III Schopenhauer éducateur, paragraphe 5, page 317 de l’édition Bouquins, volume 1)

 

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