Billevesée de la douleur rédemptrice

Mathis Dominique
Dominique MATHIS

dominique@hopital-territoires.eu

Peu de médecins, mais beaucoup de littérateurs, philosophes et personnages connus ont écrit sur la douleur, la douleur physique. Prosaïquement on peut penser que longtemps, en raison inverse de son incapacité à la vaincre ni même la réduire significativement, la médecine feignait ou se vantait d’en tirer profit car elle contribuait au diagnostic.

Presque toutes les religions, beaucoup de philosophies y ont vu, y voient toujours l’occasion pour l’homme de s’endurcir, et pour la femme un passage obligé sempiternellement (tu enfanteras dans la souffrance) et surtout une épreuve salvatrice pour le croyant.

Bien isolés voire ostracisés furent longtemps ceux qui nous disaient que la douleur physique est une pure et simple calamité sans aucune valeur ni diagnostique ni morale.

douleur

Dans notre culture catholique, la douleur, infligée par Dieu pour la rédemption du pécheur, à ce titre acceptée comme mal nécessaire et salutaire par le prêtre et le clerc, ne fut donc pas jugée nécessiter autre chose que les prières et la résignation. Conception d’ailleurs commune à l’ensemble du monde chrétien : le Christ n’a-t-il pas souffert sur la croix pour effacer le péché originel de l’homme ? Dès lors la douleur comme épreuve salvatrice est un élément essentiel, peut-être central, du christianisme.

Dignes héritiers, mais pour d’autres mobiles, des « jeux » du cirque romain et de ses fauves, le Moyen-âge, la Renaissance et le Baroque, ne mettent certes plus en croix (!) mais brûlent sorcières et autres possédés du démon, « questionnent » avec raffinement mécréants et criminels ; mais c’est pour leur bien, pour les racheter, leur obtenir le salut et le paradis. Dans l’art, la douleur est magnifiée par Giotto ou Michel-Ange.

Ce sont Les Lumières qui, dans ce domaine comme dans tant d’autres, donneront à l’humain la priorité qui lui revient sur le sacré : il est significatif à cet égard que L’Encyclopédie de Diderot, d’Alembert et d’Aumont comporte, dans son tome V, un article Douleur.

Marc-Antoine Petit

Ensuite, la médecine commencera à étudier la douleur : Marc-Antoine Petit présentera aux Hospices civils de Lyon le 28 brumaire an VII (18 novembre 1798) un Discours sur la douleur. Demeure malgré tout dominante, dans la communauté médicale, la conception vitaliste que la douleur est une nécessité qu’il faut laisser s’exprimer, un stimulant qui décuple la résistance du malade…

L’invention de l’anesthésie au milieu du XIXe va enfin délivrer en grande partie l’acte chirurgical de son cortège de douleurs insoutenables ; mais sans pour autant modifier fondamentalement le concept médical de l’utilité de cette douleur en-dehors des phases opératoires. La communauté médicale commence cependant à se partager : si de grands médecins comme Claude Bernard ou Velpeau s’intéressent et promeuvent l’anesthésie, de grands noms comme Magendie s’élèvent encore contre ces expériences « aventureuses ».

La « Grande » guerre de 14-18 et son épouvantable cortège d’horreurs et de souffrances indicibles va accélérer le cheminement intellectuel ; mais encore et encore l’évolution est contrastée. Ainsi, de deux médecins-écrivains ayant connu les champs de bataille, l’un, Louis-Ferdinand Destouches-Céline, dénonce « le sale attrait mystique » pour la souffrance, tandis que l’autre, Georges Duhamel, en fait l’éloge parce qu’elle « donne la mesure de l’homme »

Lévinas

Enfin viendra Emmanuel Lévinas qui clairement, explicitement, nommera en 1982 La souffrance inutile.

Dans le très remarquable Dictionnaire de la pensée médicale publié en 2004 sous la direction de Dominique Lecourt, l’entrée Douleur est abordée ainsi par Isabelle Baszanger : « La douleur plus que tout autre phénomène est au cœur de l’histoire de la médecine, car elle est le point même où se nouent les rapports serrés des hommes et de leur médecin, leurs attentes, leurs espoirs, leurs fantasmes parfois, leurs déceptions souvent. » Ensuite, elle rappelle combien la spécificité de la douleur a souvent été manquée, et qu’il faut attendre le milieu du XXe siècle pour que la douleur entre dans le débat public et devienne donc un objet politique.

Dans l’époque moderne, vers 1960, ceux qui se préoccupent de la douleur sont devenus nombreux… dans les publications médicales ;mais dans la vie quotidienne, tant reste à faire…

Au Royaume-Uni c’est en effet à partir des années 60 seulement que la prise en charge de la douleur et les soins palliatifs reçoivent un début de réponse effective (création du St Christopher’s Hospice à Londres www.stchristophers.org.uk).

Aux USA c’est un évènement… diplomatique : le voyage de Nixon en Chine, en 1972, qui attire l’attention du monde médical sur le traitement de la douleur par acupuncture.

En France, la direction générale de la santé du ministère met en place en 1987 un groupe de travail dont le rapport ne sera publié… qu’en 1991. La création d’une association, Action-Douleur, initie la création d’un DU en 1991, mais ces initiatives tombent à plat dans une communauté médicale dont ce n’est vraiment pas le souci ; à tel point que le ministre Philippe Douste-Blazy se fâche de cette apathie française devant le congrès 1993 de l’IASP (International Association for the Study of Pain www.iasp-pain.org).

En 1994 ce sera Lucien Neuwirth (décidément irremplaçable Lucien Neuwirth lorsqu’il s’agit de faire bouger les lignes !) qui animera un groupe de travail sur le sujet. Le code de déontologie médicale n’intégrera le mot douleur qu’en 1995. Ce n’est qu’en 1998 sous l’impulsion de Bernard Kouchner que fut lancé le premier plan de prise en charge de la douleur… qui entrera timidement en application.

Il faudra le ministère Kouchner II et sa loi sur le droit des malades de 2002 pour que la lutte contre la douleur devienne une obligation légale.

Il y avait pourtant beaucoup de choses qui se faisaient dans d’autres pays ; et dans le nôtre il y avait eu des travaux que nul n’aurait dû ignorer : en 1988 le livre de Jean-Pierre Peter : Silences et cris. La médecine devant la douleur ou l’histoire d’une élision ; puis en 1993 De la douleur. Observations sur les attitudes de la médecine prémoderne envers la douleur.

En 1992 Arlette Lafay publie La Douleur, approches pluridisciplinaire. En 1993 Roselyne Rey publie Histoire de la douleur où elle montre combien fut toujours ambiguë la réticence des médecins et soignants à administrer des analgésiques. Sans oublier un très beau numéro 142 de la revue autrement, paru en février 1994 : Souffrances, corps et âme, épreuves partagées.

EPIPPAIN

J’ai gardé en mémoire mon sentiment de surprise mêlée d’horreur d’apprendre que, jusqu’à l’étude EPIPPAIN présentée en France en 2006 par le Centre national de ressources de lutte contre la douleur et publiée dans le JAMA du 2 juillet 2008, on ne prenait pas trop de précautions quant à la pratique de gestes douloureux ou inconfortables sur le nouveau-né, parce que l’on considérait que son système nerveux n’était pas encore terminé ! Pourtant des médecins de terrain avaient fourni des éléments, par exemple A. Gauvain-Piquard et M. Meignier dès 1993, dans La Douleur de l’enfant.

On se souvient sans doute de la froide colère exprimée par Bernard Kouchner lorsque, hospitalisé à la Pitié-Salpêtrière en 1994 [1], il fut obligé de s’emporter pour obtenir deux piqûres de morphine !

Oui mais voilà, c’était l’école française : laisser souffrir pour ne pas masquer les symptômes…

Alors, tout ce que je me souviens avoir lu avant que la douleur ne devienne curable, donc sujet de discussion médicale, c’était en littérature générale.

Daudet - omnibus

Ainsi, je conserve vivement en mémoire un petit texte d’Alphonse Daudet, La Doulou (en provençal la douleur) court récit, qui ne sera publié que longtemps après sa mort, tant la réticence de ses proches fut forte à laisser paraître ce texte intime [2].

Mon souvenir est vif de ce texte de Daudet sur sa douleur parce que ces notes, au jour le jour, sont autant prosaïques que prenantes et rarement j’eus le sentiment de partager avec un écrivain la sensation douloureuse. Ce texte de trente pages devrait être au programme de toutes les formations de santé !

[1] Le premier qui dit la vérité…, Robert Laffont 2002 page 197. Voir aussi Ce que je crois, Grasset 1995 page 217 et La dictature médicale, Robert Laffont 1996 page 17.
[2] Romans, contes, récits, omnibus 2006 page 1 079

 

Laisser un commentaire