Santé globale, un concept novateur pour une sécurité globale

Fidèle K. AYENA
fidelayena@hotmail.com

Résumé

Les dernières décennies ont vu la santé publique évoluer vers une approche beaucoup plus globale en intégrant de nouveaux paramètres indispensables tels que les dimensions sociales, économiques et écologiques de la santé.

Cette approche holistique présuppose que la santé ne questionne pas seulement le rapport de l’individu avec son propre corps mais aussi avec son milieu naturel, ses espaces de vie, d’où peuvent émerger bien des risques. La maîtrise ou le contrôle de ces risques sanitaires qui dépend des politiques publiques fait découvrir en même temps l’intérêt pour le dialogue interdisciplinaire entre sciences biomédicales et sciences humaines et sociales.

Ainsi, la prévention des risques sanitaires dans une logique de santé globale vise la construction d’un système organisé des logiques de soins et de prévention des risques de santé en fédérant des spécialistes d’horizon divers tout en transcendant les logiques de territoire ou de frontière des Etats-nations.

Mais ce système organisé d’actions ou d’interactions pluridisciplinaires dont le concept de santé globale définit tout l’enjeu tant sanitaire que sécuritaire pour l’individu, sa collectivité et son environnement, met aussi en évidence les jeux réticulaires et stratégiques des acteurs impliqués tant positivement que négativement sur le terrain de la réussite des objectifs d’une politique publique de santé globale.

Mots clés : Santé, approche globale, sécurité globale, sciences humaines et sociales, sciences biomédicales

Introduction

Individuelle ou collective, la santé est un capital précieux dont la gestion fédère tant l’action proactive de l’individu que l’effort de planification du système médicosocial dans son ensemble. La notion de santé globale apparaît avec la nécessité de considérer tout état de bonne santé comme étant la résultante même d’un processus multifactoriel de bien-être à savoir : corporel, psychique et environnemental.

Une définition aussi protéiforme de la santé interpelle finalement l’intervention professionnelle de plusieurs acteurs variés qu’il s’agisse du médecin, de l’infirmier, du psychologue, ou des spécialistes des sciences humaines et sociales tels que l’anthropologue de la santé, de la culture, des religions, le sociologue ou encore le politiste. Les apports heuristiques conjugués de chacun de ces professionnels dans le domaine de la santé fait de celle-ci un phénomène global dont la maîtrise et la compréhension doivent pour ainsi dit s’émanciper des seuls cadres traditionnels de la biomédecine avec ses méthodes de prévention purement ou exclusivement épidémiologiques.

La santé est donc un tout et en tant que tel, ce phénomène total en appelle à l’action, la participation, l’intervention de tous pour le bien-être de tous. La santé globale s’est donc imposée comme une vision nouvelle de la santé publique pour que celle-ci ne se cantonne pas seulement dans ses prescriptions et proscriptions à voir dans les cas pathologiques que des causes infectieuses, fonctionnelles ou constitutionnelles mais aussi environnementales, psychosociales voire socioéconomiques.

C’est toute la question de l’importance des déterminants sociaux [1]et environnementaux de la santé qui interpelle par voie de conséquence l’implication des spécialistes des sciences humaines et sociales dans le domaine de la santé publique d’où la pertinence scientifique de cette étude sur l’apport, le jeu et l’interaction des acteurs de la santé en tant que phénomène global ou total.

Comment s’opère l’articulation nécessaire des compétences des différents acteurs intervenant dans ce nouvel espace politique de la santé publique en termes de santé globale ? Cette question appelle de notre part deux hypothèses : La santé publique est l’affaire de tous : individus et institutions. De même, si en brisant la frontière épistémologique entre sciences biomédicales et sciences humaines et sociales, le concept de santé globale peut permettre la mise en présence interdisciplinaire voire interprofessionnelle de plusieurs acteurs aux compétences spécifiques intervenant dans le champ de la santé publique, il peut donc paraître judicieux de considérer la santé comme un bien précieux commun dont l’intérêt transcende le cadre géopolitique des frontières pour s’imposer à tous à l’échelle mondiale.

Néanmoins, ce dialogue interdisciplinaire entre ces divers acteurs de la santé publique laisse également présupposer un certain nombre de risques, soit des pratiques déviantes de la médecine conventionnelle ou des thérapeutiques néo-traditionnelles, soit des méthodes de travail diamétralement opposées au point d’enfermer chaque professionnel dans sa sphère de compétence.

Pour vérifier ces hypothèses, nous optons pour l’analyse documentaire. Cette méthode documentaire en santé publique et globale peut permettre à juste titre de décrire et d’analyser le cadre épistémologique de la recherche interdisciplinaire que ce nouveau concept de santé publique ou globale institue.

I°) La santé, une affaire de normes biomédicales et sociales

La santé publique peut légitimement trouver son droit de cité comme objet d’étude des sciences sociales et plus particulièrement de la science politique. En tant que vecteur de l’information des populations et des modalités d’action publique pour venir à bout des problèmes de santé – lesquels doivent être considérés comme des phénomènes sociaux à part entière – la santé publique a aussi besoin des apports méthodologiques et heuristiques de la science politique ou des sciences humaines et sociales. En effet, avant d’être une étude sur les conditions qui sous-tendent la santé d’une population en relation avec son environnement naturel, la santé publique est d’abord l’une des modalités de l’action publique définie par les gouvernants.

1°) Les déterminants socio-environnementaux dans l’approche globale de la santé

La question des déterminants sociaux [2]et environnementaux de la santé polarise de plus en plus de nouveaux acteurs de la santé publique. Ainsi, le champ de la santé et des politiques de santé est devenu l’espace politique d’action et d’interaction non seulement des représentants de la biomédecine mais encore des spécialistes des sciences humaines et sociales.

La santé est, de ce fait, considérée comme un objet de grande préoccupation sociétale. Elle est, tout comme le souligne Alain Garrigou [3]: « Une affaire de normes non seulement sanitaires mais aussi sociales, légales et morales. Celles-ci s’imposent inégalement, se contrarient parfois, se combinent souvent. ».

C’est donc à juste titre qu’elle intéresse les sciences sociales et ne peut plus être le pré-carré de la biomédecine et de l’épidémiologie. Elle devient ce que Jean Benoist [4]relève comme assignations communes de la médecine et des sciences sociales lorsqu’il énonce à bon droit que : « S’interroger sur le système de santé, ses acteurs, ses carences, ses inégalités ; comprendre la représentation de la maladie, identifier les stratégies populaires de soin qui usent de diverses ressources ; savoir faire la part de la demande religieuse que suscite tout épisode devenu trop angoissant, trop menaçant. Ce vaste ensemble de question est le territoire commun que médecins et spécialistes des sciences sociales doivent explorer ensemble. ».

Cet ensemble hétéroclite des déterminants sociaux, environnementaux et axiologiques de la santé ou de la maladie faisait également dire à Raymond Massé que : « La santé publique n’est pas qu’une institution ou un système de gestion de la prévention ; elle est aussi un système de croyances, de valeurs qui définissent une nouvelle moralité. Mais la santé publique est culture aussi, dans un sens plus profond, en tant que forme symbolique de l’ordre social. En ce sens, les fondements éthiques des interventions préventives pourraient être relus à travers l’effort fait par les diverses sociétés pour penser et imposer un ordre aux comportements liés au pur et à l’impur (Douglas 1966). » [5].

En effet, la maîtrise des risques sanitaires peut nécessiter en amont de comprendre le mécanisme ou les différentes logiques qui sous-tendent certains comportements à risque de l’individu ou de sa collectivité.

Dans cette perspective, les sciences humaines et sociales jouent un rôle indéniable pour compléter ou renforcer l’efficacité des thérapeutiques biomédicales.

Plus convaincu que jamais de la nécessité d’une approche holistique [6]dans la gestion de la santé, Adélard Tremblay dresse à bon escient l’état des lieux suivant : « On a longtemps reproché aux sciences humaines leur hermétisme théorique et leur dilettantisme ou encore leur manque d’intérêt à mettre en pratique leurs connaissances. C’est un reproche qui est aujourd’hui tombé en désuétude. Les phénomènes sanitaires et morbides nous apparaissent comme étant des types de faits sociaux qui se prêtent particulièrement bien à l’analyse comme à l’application. Les contributions des sciences humaines nous apparaissent comme étant particulièrement importantes, sous deux angles différents. L’avancement des connaissances interdisciplinaires sur la santé pourrait résulter d’une interaction mieux soutenue entre les sciences expérimentales, les sciences cliniques et les sciences humaines : voilà un premier point. De plus, nous croyons qu’une collaboration étroite entre ces disciplines pourrait donner lieu à des expérimentations sociales inédites, susceptibles d’humaniser le système de santé au moment où le mégaconcept de « virage technologique » est à bâtir de nouveaux rapports entre les humains et à inventer en quelque sorte une cité nouvelle. » [7].

Dès lors, la santé s’impose comme un phénomène total complexe qui ne s’appréhende plus seulement comme une absence de maladie, mais surtout à travers une combinaison de facteurs d’équilibre physique, psychique, de bien-être et d’harmonie tant avec soi-même qu’avec les autres, son milieu vital ou son environnement.

En tant que phénomène global, la santé comme la maladie s’affranchissent des modalités géopolitiques que représentent les frontières des Etats et appellent à juste titre des réponses globales.

Ainsi, toute politique de prévention des risques sanitaires en France comme dans tout autre pays du monde entier ne peut se faire performante en faisant acception des enjeux sanitaires internationaux dans un contexte de mondialisation [8]galopante. En témoigne la propagation du virus Ebola hors du continent africain avec sa résurgence en 2014 en terre guinéenne.

C’est également là tout l’intérêt de cette notion de santé globale qui permet alors de concilier efficacement les objectifs de santé publique avec cette réalité contemporaine que représente l’évolution du concept de santé en tant qu’enjeu national et international des politiques publiques de contrôle et de prévention des risques sanitaires.

Aussi Didier Fassin [9]pouvait-il à juste titre considérer que : « Le domaine de la santé publique s’étend. Il ne correspond plus seulement aux moments de crise épidémique, mais devient une préoccupation quotidienne. Il n’est plus uniquement réservé à une élite politique ou médicale, mais s’impose comme une activité civique. ».

2°) Les sciences humaines et sociales pour une approche globale de la santé

Les analyses de la science politique voire des sciences sociales et humaines sur les enjeux sociaux et sécuritaires de la santé publique présentent plusieurs intérêts : d’abord, elles manifestent un intérêt pour la santé publique en tant que programme social pour la planification ou la régulation des problèmes sociaux et sanitaires qui se posent au niveau de la population.

En effet, tout programme de planification nationale en matière de santé dépend des politiques publiques qui émergent des instances décisionnelles de l’Etat et de ses partenaires à telle enseigne que la mise en œuvre de ces programmes de santé publique associe directement ou indirectement les populations cibles qu’ils intéressent au premier chef. Or les sciences sociales en général et la science politique en particulier ont l’avantage d’être des sciences dont l’objet de connaissance cerne la description, l’analyse et la compréhension des phénomènes sociaux qu’il s’agisse de leur production, de leur fonctionnement ou de leur comportement.

Par conséquent, la santé publique peut, et à juste titre, manifester un grand intérêt aux méthodes de production de sens ou de connaissance des sciences sociales et notamment de la science politique, science du fonctionnement des institutions, de l’Etat, des rapports de pouvoir et des comportements sociaux.

Ensuite, la santé publique présente à son tour un intérêt manifeste pour les sciences sociales comme la science politique dans la mesure où la santé représente de plus en plus un champ d’investigation qui ne peut plus continuer d’être le seul apanage des sciences médicale et épidémiologique [10].

Les problématiques sociales de santé publique permettent alors à la science politique de s’intéresser à l’analyse du fonctionnement des institutions publiques ou privées, nationales ou internationales dans la gestion qu’elles font de la sécurité sanitaire des populations considérées de façon holistique dans leur environnement humain, physique et psychosocial.

Pour Didier Fassin [11], en effet : « La santé doit être appréhendée pleinement dans sa dimension politique, non seulement au sens des politiques de santé (health policies) mais au sens plus vaste de politiques de la santé (politics of health), domaine qui inclut l’incorporation des inégalités et la protection sociale des malades, les réseaux de pouvoir autour de la médecine et la participation populaire à la santé, mais également les processus de subjectivation par lesquels le rapport au corps se constitue comme objet légitime du gouvernement. ».

Comment l’émergence d’une nouvelle approche de santé publique en termes de santé globale peut-elle faire de la santé comme de la prévention des risques sanitaires l’espace politique d’action et d’interaction des acteurs aussi différents que complémentaires ?

II°) L’intérêt de la recherche pour une approche pluridisciplinaire de la santé

L’espace politique de la santé, dans son approche globale ou holistique, est, en effet, un espace public qui fédère différents acteurs de la prévention des risques sanitaires. Ainsi, cette approche holistique de la santé légitime l’intervention d’autres acteurs de la prévention des risques sanitaires autres que les professionnels des disciplines médicales et paramédicales.

1°) La complémentarité des pratiques thérapeutiques dans les pays du Sud

Ces nouveaux acteurs de santé et de la prévention peuvent relever de l’ordre traditionnel des pratiques thérapeutiques en vertu de la politique de complémentarité entre les médecines traditionnelle et moderne, initiée par l’OMS à sa Conférence d’Alma Ata en 1978.

Cette invocation médicale ou thérapeutique de l’ordre traditionnel s’est d’abord vue comme une réponse pragmatique pour pallier les nombreuses insuffisances des structures et infrastructures sanitaires et médicales des pays en développement.

Autrement dit, la revalorisation des médecines traditionnelles par l’OMS sous le prisme de leur statut de complémentarité institutionnelle avec la médecine moderne visait l’atténuation des effets socio-économiques de ce que Bernard Hours [12]avait fort justement qualifié d’Etat sorcier, c’est-à-dire l’Etat postcolonial qui n’a plus alors les moyens de faire fonctionner efficacement ses différentes institutions.

Ensuite, cette collaboration synergique permettait de nourrir du côté des autorités sanitaires nationales et internationales l’espoir de connaître, de mieux cerner et, par conséquent, de bien identifier l’action thérapeutique des médecines traditionnelles dont le caractère habituellement protéiforme et ésotérique empêche toute transparence entretenant ainsi mystère et mystique dans leurs procédés de fonctionnement et d’action thérapeutique.

Mais du côté des thérapeutes notamment les néo-traditionnels [13], l’argument de la complémentarité des deux ordres de médecine a plutôt servi l’émergence d’un espace politique et économique fait de concurrence et de revendication.

La concurrence sur le terrain de la légitimité de leur pouvoir thérapeutique autant que pour la médecine conventionnelle, et la revendication d’une reconnaissance tant nationale qu’internationale de leurs néo-médicaments ou thérapeutiques nouvelles voire novatrices pour le traitement traditionnel de certaines maladies émergentes comme dans le cas du VIH/SIDA.

Enfin, la politique de complémentarité des médecines traditionnelle et moderne réappropriée par les Etats sous l’impulsion de l’OMS, est un moyen parmi d’autres de promouvoir la sécurité sanitaire dans la formulation et la mise en œuvre des politiques de santé publique. Il en résulte que le pouvoir de guérir est à la fois le pouvoir du médecin, le pouvoir de l’infirmier, du tradithérapeute ou du naturopathe. Mais ce pouvoir de guérir qui configure en l’espèce un certain pluralisme thérapeutique caractéristique du champ médical des pays en développement est vite exploité sous forme de monnaie d’échange ou de négociations sociales à tous les niveaux par ceux là même qui en sont dépositaires à l’intérieur du champ politique où les stratégies défendues par les acteurs ne sont pas forcément celles prônées par l’institution qu’ils représentent.

Cette divergence des objectifs d’ailleurs assez récurrente dans les différentes configurations systémiques des jeux stratégiques entre l’acteur individuel et l’acteur institutionnel peut servir d’explication à la survivance même dans les pays en développement des effets morbides de l’Etat sorcier au sens de Bernard Hours malgré la réelle volonté politique de les juguler. Mais qu’entend-on concrètement par ce concept de santé globale ?

2°) La collaboration interprofessionnelle pour une approche globale de la santé

La notion de santé globale inspire avant tout une certaine approche holistique dans la prise en charge du consommateur des produits et services de santé ainsi que dans l’organisation de la prévention des risques sanitaires. Elle prône la nécessité de concilier toute démarche de soins médicaux ou paramédicaux avec l’importance avérée d’une démarche pluridisciplinaire.

Ainsi, la globalité en matière de santé suppose une meilleure articulation entre des professionnels de divers horizons dont l’interaction positive est censée instituer un système efficace de soins et de prévention des risques sanitaires.

La santé globale institue donc une certaine ouverture d’esprit dans l’espace public des soins et de la prévention du risque sanitaire avec l’émergence de nouveaux acteurs autonomes mais interactifs. La notion de santé globale découle aussi de la nécessité de faire évoluer la santé publique d’une approche essentiellement épidémiologique au sens de la prévention des risques infectieux à une approche sociale et environnementale au sens de la protection des espaces vitaux, en somme la préservation organisée de toute la biosphère.

La santé environnementale [14], d’après une définition d’André Cicolella et Dorothée Benoit Browaeys [15] : « (…) vise par principe à mettre en évidence la responsabilité de tel ou tel facteur, physico-chimique, ergonomique, social ou psychologique, dans l’atteinte de la santé ou dans le bon état de santé d’une personne ou d’une population. ». Aussi est-il nécessaire selon ces auteurs de : « (…) repenser la vision classique de la santé publique, qui tend à considérer en priorité la question des maladies infectieuses. In fine, un problème de pathologie infectieuse peut très bien se réduire à un banal problème de stockage de denrées alimentaires ! Et il peut être alors plus efficace et moins coûteux de changer les conditions de stockage de céréales que de développer des traitements médicamenteux. On est ici au cœur du changement de logique qu’apporte la prise en compte de la santé environnementale dans la santé publique. »

Le champ d’action et d’interaction défini par la notion de santé globale est donc un champ multidimensionnel voire multiniveaux qui interpelle alors la coopération internationale des Etats et de tous les acteurs de la santé publique à l’échelle mondiale.

Voici ce qu’en dit justement la littérature des sciences sociales : dans cette optique de pluridisciplinarité et de nécessité d’une instance verticale de régulation étatique, Yvette Rayssiguier et alii mettaient déjà en exergue la constatation suivante : « Les intervenants dans le domaine de la santé publique sont et resteront multiples : agences, observatoires régionaux de la santé, assurance maladie, collectivités locales, établissements de santé etc. L’Etat ne saurait donc être en situation de monopole. Mais dans un environnement aussi complexe, il lui revient d’impulser, de coordonner, d’animer et d’évaluer la politique de santé publique afin de resituer l’action des différents intervenants dans le cadre d’une politique globale. » [16].

Cependant, le concept de santé globale est avant tout inspiré par la Charte d’Ottawa du 21 novembre 1986 dans l’optique d’une santé pour tous aussi bien pour les pays développés que pour les pays en développement. A l’instar de la Charte d’Ottawa, ce concept de santé globale prône une approche socio-écologique de la santé, autant dire une approche holistique que beaucoup d’auteurs relevant des disciplines variées ne manquent pas alors de souligner à bon escient.

Pour décrire la même réalité d’une vision globale de la santé, certains auteurs parlent plutôt d’approche écosystémique de la santé humaine au sens où il importe pour le développement, la santé et le bien-être social de l’être humain de prendre aussi en compte l’intérêt de préserver la pérennité et la stabilité des écosystèmes (Forget G., Lebel J., 2003).

C’est toute l’importance de la question de l’agir humain en tant que sujet responsable ainsi que l’affirme Jonas Hans [17]: « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ».

Pour Michel Bergès et alii qui prônent l’intérêt d’une action publique écologique de coopération transnationale : « Les politiques globales de développement durable (plus larges que celles concernant la forêt cultivée puisqu’elles visent également le changement climatique, la diversité biologique, la biosécurité, la désertification, le développement économique) deviennent un enjeu de coopération internationale dans le nouveau contexte des relations Nord-Sud, ainsi qu’un opérateur de réformes multisectorielles. Dans ce contexte international, de nouveaux défis surgissent en matière de développement forestier, liés aux conséquences de la globalisation et de la mondialisation. » [18].

Mais la santé globale questionne également la légitimité scientifique, méthodologique et professionnelle de tous les acteurs qui interviennent dans le champ de la santé autant que le rappellent justement Philippe Lecorps et Jean-Bernard Paturet assurant que : « La santé publique est ainsi présentée comme un système d’action qui s’appuie sur de nombreux acteurs des mondes politique, économique et du soin pour investir et transformer les conditions collectives de la vie humaine. Elle utilise pour se construire des disciplines scientifiques comme la sociologie, l’épidémiologie, l’économie, le droit, les savoirs de l’ingénieur, du biologiste, etc. C’est sous les bannières de l’interdisciplinarité, de l’interprofessionnalité, de l’intersectorialité, de l’interministérialité que les questions de santé des populations se posent actuellement. » [19].

Pourtant, aussi séduisante et fédérative qu’elle puisse paraître, cette approche globale et par conséquent pluridisciplinaire de la santé questionne également ses limites comme tend à le reconnaître F. Osiek-Parisod en affirmant que si : « La pluridisciplinarité repose sur la notion de santé globale (…) celle-ci doit être envisagée avec prudence afin que les professionnels de la santé ne perdent ni leur spécificité ni leur champ de compétences. » [20].

En effet, le recours à une approche plus globale de la santé est aussi un recours à l’interdisciplinarité entre sciences biomédicales et sciences humaines et sociales. Seules ces dernières peuvent alors apporter dans une perspective épistémologique des réponses et analyses heuristiques sur la place par exemple des déterminants sociaux de la santé.

Pascale Grenier et Stéphane Jacobzone théorisaient déjà la notion de gestion globale de la santé de l’individu pris dans son déterminisme avec des facteurs socioéconomiques qu’il choisit ou non de neutraliser en fonction de son intérêt. Ainsi, pour ces deux auteurs : « On parlera de gestion globale du capital-santé si l’individu détermine simultanément ses comportements en matière de santé en fonction de son intérêt pour cette dernière. » [21].

Le facteur économique est donc une variable importante dans la gestion du capital-santé de l’individu. Cette variable économique qui est fonction du statut social de l’individu est concomitamment fonction de sa condition sociale et sanitaire.

Ginette Paquet et Benoit Tellier font remarquer à juste titre que : « (…) Le statut socioéconomique a des effets à long terme sur la santé [et que] c’est davantage la position sociale qui tend à déterminer la santé, plutôt que l’inverse. » [22].

Dans cette même perspective, Denis-Clair Lambert relève dans ses observations empiriques des pays en développement le constat selon lequel : « Dans les régions pauvres l’aversion pour le risque sanitaire est trop souvent annihilée par les conditions de pénurie : un environnement et un habitat insalubres, peu de médecins et de médicaments, l’ignorance et la superstition, le manque de pouvoir d’achat et l’insécurité des établissements de soins. La population locale s’expose au risque sanitaire, le plus souvent involontairement, sans le savoir et sans comprendre les signes cliniques de la maladie. » [23].

Mais pour Marcel Calvez, l’approche globale de la santé met surtout l’intérêt de la recherche scientifique et sociologique sur la transversalité des méthodes d’investigation lorsqu’il souligne à juste titre qu’ : « En conduisant les sciences sociales et l’épidémiologie à parler du même objet, une définition du risque centrée sur l’individu permet aux sciences sociales de revendiquer une place dans les politiques de santé publique. La transversalité du risque est ainsi un enjeu stratégique dans une perspective de sciences sociales appliquées à la santé publique. » [24].

Dans cette même perspective de santé globale, Gérard Salem [25]situe pour sa part l’analyse sociopolitique de la santé et des systèmes de soins dans la prise en compte de la géographie tant des maladies, de la santé que des modèles de soins et de prévention des risques sanitaires de tous les pays. Ainsi, la dimension spatiale est devenue une variable incontournable pour l’opérationnalisation du concept de santé globale. Elle s’impose alors pour élaborer des études nosographiques ainsi que des typologies nosologiques au service des systèmes de soins et de préventions des risques sanitaires de tous les pays du monde entier.

Pour Ulrich Beck [26], la globalité suppose aussi de pouvoir reconnaître que les risques de santé ne se cantonnent pas seulement au lieu de leur apparition ou de leur production mais peuvent aussi se déverser sur tous les continents, sur tous les peuples, en somme, partout dans le monde au détriment de la vie. Il le dit ainsi clairement : « Les situations d’exposition au risque ne sont plus cantonnées au lieu de leur apparition – l’usine. En raison de leur structure, c’est la vie sur cette terre que les risques menacent, et ce dans toutes ses formes. ».

Conclusion

La démarche contemporaine de santé globale est somme toute une démarche intelligente de l’interprofessionnalité au service d’une politique et d’une conception de santé publique efficiente et efficace. Sa force réside dans sa capacité à fédérer l’action ou les connaissances des professionnels de tout horizon disciplinaire en matière de gestion et de prévention des risques sanitaires.

Ainsi, le concept de santé globale instaure une vision globalisante de la maîtrise tant des interactions des différents acteurs mobilisés dans le champ de la santé publique que de l’influence des divers facteurs de la santé en prônant la nécessité de prendre en compte l’action déterminante de ces facteurs socio-environnementaux de la santé comme de la maladie.

Pour autant, aussi fédératrice qu’elle soit, la démarche holistique et pluridisciplinaire de santé globale peut aussi se confronter aux logiques d’action et de vision propre des acteurs qui l’animent. C’est que, les différences épistémologiques entre les sciences biomédicales, les sciences des soins de santé et les sciences humaines et sociales peuvent occasionner des conflits méthodologiques dans les interactions des uns avec les autres au sein d’un système organisé de sécurité ou de santé globale.

Bibliographie indicative

BECK, Ulrich, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Paris : Editions ALTO Aubier, 2001, pour la traduction française, 521 p.

CALVEZ, Marcel, La prévention du Sida. Les sciences sociales et la définition des risques, Col. Des Sociétés, Presses Universitaires de Rennes, 2004, 199 p.

CICOLELLA, André et BROWAEYS, Dorothée Benoit, Alertes santé, Fayard, 2005, 422 p.

FASSIN, Didier, La globalisation et la santé. Éléments pour une analyse anthropologique. pp. 24-40, in HOURS, Bernard, (dir.), Systèmes et politiques de santé. De la santé publique à l’anthropologie, Paris : Éditions Karthala, 2001, 358 p. Collection Médecines du monde.

FASSIN, Didier, L’espace politique de la santé. Essai de généalogie, PUF, 1996, 324 p.

FORGET, Gilles, LEBEL, Jean, Approche écosystémique à la santé humaine. In : Environnement et santé publique – fondements et pratiques, 2003, pp. 593-638

GARRIGOU, Alain, (dir.), La santé dans tous ses états, Biarritz, atlantica, 2000, 362 p.

GENIER, P., JACOBZONE, S., Peut-on parler d’une gestion globale de son capital santé ? In : Economie et statistique, N°311, Janvier 1998, pp. 37-55.

HOURS, Bernard, (dir.), Systèmes et politiques de santé. De la santé publique à l’anthropologie, Paris, KARTHALA, 2001, 359 p.

LECORPS, Philippe, PATURET, Jean-Bernard, Santé publique du biopouvoir à la démocratie, Editions de l’Ecole Nationale de la Santé publique, 1999, 186 p.

MASSÉ, Raymond, La santé publique comme projet politique et projet individuel pp. 41-64, in HOURS, Bernard, (dir.), Systèmes et politiques de santé. De la santé publique à l’anthropologie, Paris, Karthala, 2001, 359 p.

OSIEK-PARISOD, F., La santé globale : avantages et limites d’une référence professionnelle incontournable. In : Objectif Soins, avril 1996, n°42, 5 p.

SALEM, Gérard, Géographie de la santé, santé de la géographie. In : Espace, populations, sociétés, 1995-1. La géographie de la santé en question. pp. 25-30.

Fidèle K. AYENA Enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi Bénin
Docteur en Science politique de l’Université de Toulouse 1 Capitole
Diplômé du Master Action Publique et Gouvernance Territoriale de Sciences Po Bordeaux
Diplômé en droit de la faculté de droit de l’Université Montesquieu Bordeaux IV

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[1] Dans la même perspective des répercussions sanitaires de certaines conduites sociales individuelles ou collectives, Patrick Peretti-Watel estime à bon escient que : « Les comportements à risque ne se limitent pas aux facteurs de risque associés à telle ou telle pathologie : ils incluent aussi des conduites déviantes, qui mettent en danger leurs auteurs, des tiers, ou qui portent atteinte à l’ordre public. ». Cf. Patrick PERETTI-WATEL, Les comportements à risque, (dir.), Isabelle Corpart, Problèmes politiques et sociaux, dossier n° 914, La Documentation Française, décembre 2005, p. 5

[2] Mohamed MEBTOUL, Les acteurs sociaux face à la santé publique : médecins, Etat et usagers (Algérie) pp. 103-116, in Bernard HOURS, (dir.), Systèmes et politiques de santé. De la santé publique à l’anthropologie, Paris, KARTHALA, 2001

[3] Alain GARRIGOU, (dir.) La santé dans tous ses états, Biarritz : atlantica, 2000, p. 14

[4] Jean BENOIST, La Médecine entre techniques, société et culture : pourquoi des sciences sociales de la santé, in Abdessamad DIALMY, (dir.), Sciences sociales et santé au Maroc. Colloque organisé par la Faculté des Lettres et Sciences humaines Dhar el Mahrez de Fès et AMADES [Association d’Anthropologie Médicale Appliquée au Développement et à la Santé], 2-3 décembre 1999. Fès, Maroc, [en ligne], texte disponible dans Les classiques des sciences sociales (Jean-Marie TREMBLAY) p. 16, [consulté le 14 janvier 2010]

[5] Raymond MASSÉ, La santé publique comme projet politique et projet individuel., in Bernard HOURS, (dir.), Systèmes et politiques de santé. De la santé publique à l’anthropologie, Paris, KARTHALA, p. 58

[6] En effet Marc-Adélard TREMBLAY rappelait déjà que : « La perspective holistique est à la fois soucieuse de comprendre l’ensemble des éléments qui influencent un phénomène donné, les relations que ces divers éléments entretiennent entre eux, la dynamique de leur interrelation et leur insertion dans un ensemble plus vaste (un système) qui les intègre et leur confère une position relative. ». Voir Marc-Adélard TREMBLAY, La santé en tant que phénomène global, (dir.), Purushottam JOSHI et Gaston-René de GRACE, Conceptions contemporaines de la santé mentale, chapitre 2, pp. 49-89. Montréal : Décarie Éditeur, 1983, [en ligne], [consulté le 25 novembre 2009], texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales (Jean-Marie TREMBLAY), p. 7

[7] Marc-Adélard TREMBLAY, Une perspective holistique dans l’étude de la santé / A Holistic Approach in the Study of Health. Mémoires de la société royale du Canada, série 4, tome 21, 1983, pp. 3-19. Allocution présidentielle. Ottawa : Société royale du Canada, [en ligne], [consulté le 07 décembre 2009], cf. Les Classiques des sciences sociales (Jean-Marie TREMBLAY), p. 23

[8] En effet, comme tend à le considérer John R. KIMBERLY, « La mondialisation n’a pas que des effets positifs, et certains points demandent réflexion. (…). Il en va de même pour le marché du sang. La mondialisation présente peut-être un avantage, mais nous savons combien peuvent être inquiétantes la récolte et la diffusion du sang ». Cf. John R. KIMBERLY, Mondialisation et marchés de santé : paradoxes, opportunités et défis pp. 23-28, in Jean-Noël BAIL, (dir.), Santé et mondialisation : quels impacts pour la France ? Editions John Libbey Eurotext, 2008, p. 27

[9] Didier FASSIN, L’espace politique de la santé. Essai de généalogie, PUF, 1996, p. 256

[10] Voir également Fidèle K. AYENA, L’Afrique comparable ? Santé publique et sécurité globale au Bénin, Bibliothèque numérique des Classiques des sciences sociales, Collection Les sciences sociales contemporaines, Québec, Canada, 2012

[11] Didier FASSIN, La globalisation et la santé. Eléments pour une analyse anthropologique pp 25-40, in Bernard HOURS, (dir.), Systèmes et politiques de santé. De la santé publique à l’anthropologie, Paris KARTHALA, 2001, Collection Médecines du monde, p. 36

[12] Bernard HOURS, L’Etat sorcier. Santé publique et Société au Cameroun, Connaissance des hommes, Paris, l’Harmattan, 1985

[13] Cette appellation « néo-traditionnel » se rapporte aux tradithérapeutes modernes dans le sens où ces derniers se démarquent des tradipraticiens dans leurs méthodes et pratiques thérapeutiques, lesquelles empruntent à la fois à la biomédecine pour mieux la concurrencer et à la médecine traditionnelle pour mieux s’en rapprocher. Voir nos travaux de recherche en sociologie de la santé et du risque

[14] Dans leur essai de définition, Jean-François VIEL, Stéphanie CLERC et alii reconnaissent à bon droit que : « La santé environnementale est une : « Notion renvoyant à l’ensemble des facteurs environnementaux (naturels et humains) déterminant l’état de santé d’une population. Cette notion est dépendante d’une compréhension positive (état de bien-être), et pas seulement négative (absence de maladies), de la santé. La Charte européenne de l’environnement et de la santé, publiée en 1989 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) énonce en effet le principe selon lequel « bonne santé et bien-être exigent un environnement propre et harmonieux dans lequel tous les facteurs physiques, psychologiques, sociaux et esthétiques reçoivent leur place. Un tel environnement devrait être traité comme une ressource en vue de l’amélioration des conditions de vie et de bien-être ». ». Cf. Jean-François VIEL, Stéphanie CLERC et Hélène GUIS, Santé environnementale pp. 422-426, in Dictionnaire des risques, 2e édition sous la direction d’Yves DUPONT, Paris, Editions Armand Colin, 2007, p. 422

[15] André CICOLELLA et Dorothée Benoit BROWAEYS, Alertes santé, Fayard, 2005, pp. 11 et 289

[16] Yvette RAYSSIGUIER, Josianne JEGU, Michel LAFORCADE, (dir.), Politiques sociales et de santé. Comprendre et agir, Ed. de l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP), Rennes, 2008, p. 246

[17] Jonas HANS, Le principe responsabilité, Flammarion. Pour la traduction française : les Editions du Cerf, 1990, p. 40

[18] Michel BERGÈS, Yves LESGOURGUES, Dominique d’ANTIN De VAILLAC, Lysianne GUENNÉGUEZ, François MIMIAGUE, Pascal TOZZI, Les politiques globales de la Forêt et du Développement durable pp. 120-132, in Michel BERGÈS, (dir.), Penser les relations internationales, Paris, L’Harmattan, collection Pouvoirs comparés, septembre 2008, p. 122

[19] Philippe LECORPS, Jean-Bernard PATURET, Santé publique du biopouvoir à la démocratie, Editions de l’Ecole Nationale de la Santé publique, 1999, pp. 26-27

[20] F. OSIEK-PARISOD, La santé globale : avantages et limites d’une référence professionnelle incontournable. In : Objectif Soins, avril 1996, n° 42, p. 1

[21] Pascale GENIER, Stéphane JACOBZONE, Peut-on parler d’une gestion globale de son capital santé ?. In : Economie et statistique, N°311, Janvier 1998. pp. 37-55, p. 38

[22] Ginette PAQUET et Benoit TELLIER, Les facteurs sociaux de la santé, in Vincent LEMIEUX, Pierre BERGERON, Clermont BÉGIN, et Gérard BÉLANGER, (dir.), Le système de santé au Québec. Organisations, acteurs et enjeux, Chapitre 3, pp. 65-89. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 2003, [en ligne]. Cf. Les classiques des sciences sociales (Jean-Marie TREMBLAY) », pp. 14 et 15-16

[23] Denis-Clair LAMBERT, La santé, clé du développement économique. Europe de l’Est et Tiers-Monde, L’Harmattan, 2001, p. 48

[24] Marcel CALVEZ, La prévention du Sida. Les sciences sociales et la définition des risques, Collection Des Sociétés, Presses Universitaires de Rennes PUR, 2004, p. 185

[25] Gérard SALEM, Géographie de la santé, santé de la géographie. In : Espace, populations, sociétés, 1995-1. La géographie de la santé en question. pp. 25-30.

[26] Ulrich BECK, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Paris : Editions ALTO Aubier, 2001, p. 40

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