Une phobie pas comme les autres

DIDIER Jean-Pierre

Pr Jean-Pierre DIDIER

professeur des universités
praticien hospitalier honoraire

jean-pierre@hopital-territoires.eu


De la psychiatrie au grand n’importe quoi

La politique a récemment mis sur le grill des medias un plat de choix : la phobie administrative, affection dont a déclaré souffrir notre ancien secrétaire d’Etat au commerce extérieur.

Dans le feu de l’action, des psychiatres ont dit que ça n’existait pas, alors que quelques citoyens et citoyennes se sont au contraire déclarés en être victimes.

Quant à la majorité des français, ils se sont bien esclaffés en se demandant si on ne les prenait pas pour des canards sauvages. En effet qu’un député du peuple reconnaisse ne pas avoir payé ses impôts par la faute de cette fameuse phobie administrative, alors même que celle-ci n’avait pas été un obstacle pour qu’il accepte de s’immerger au plus haut niveau de l’administration, ne pouvait qu’intriguer.

Qu’est-ce donc que cette phobie, une bonne excuse, une plaisanterie, une vraie maladie à la dangereuse perversité, ou du « grand n’importe quoi » comme l’a dit la psychiatre Sylvie ANGEL ?

On peut s’inquiéter quant aux conséquences délétères de ce coup de projecteur mis sur la phobie administrative. Il a conduit à relativiser la gravité de la phobie, maladie mentale lourde pour les personnes qui en souffrent ; il a pu susciter plus de moquerie que de compassion vis-à-vis des patients phobiques, alors qu’il a heurté les psychiatres du fait d’une « utilisation outrageuse du vocabulaire médical ».

Dans ce contexte, il n’est peut-être pas inutile de préciser ce qu’est une phobie, comment elle se manifeste et comment on peut la prendre en charge, en remarquant que les troubles et les états phobiques perturbent fréquemment la qualité de vie de nos concitoyens.

PHOBIE

De Phobos aux phobies

Le dieu grec de la guerre Arès, eut trois enfants dont deux jumeaux Déimos et Phobos qui l’accompagnaient dans sa vie guerrière en semant, pour Déimos la crainte, et pour Phobos l’épouvante. C’est du nom de ce dernier qu’est né le suffixe de phobe et le mot phobie, qui exprime plus qu’une simple peur, mais une terreur profonde et soudaine au sens du dictionnaire LITTRE. C’est ce sens qui a été repris dans le dictionnaire de l’Académie, qui définit l’épouvante comme une « Peur très profonde, violente et soudaine provoquant un désordre de l’esprit, et s’accompagnant parfois d’un mouvement de fuite ».

La phobie n’est donc pas une simple peur.

La peur fait en effet partie des émotions que l’on peut rencontrer dans nos vies quotidiennes, mais que l’on peut gérer, différemment en fonction de nos personnalités. A l’inverse, en provoquant un désordre de l’esprit, la phobie entre de plain-pied dans la pathologie. Les différences ne s’arrêtent pas là.

La peur est déclenchée par un agent réputé dangereux ou une situation potentiellement dangereuse, alors que la phobie est irraisonnée, mise en place selon un processus sans logique où le danger n’est pas le facteur déterminant, en étant de ce fait jugé le plus souvent absurde par celle ou celui qui en est victime.

La peur n’impose pas une conduite systématique d’évitement à tout prix, à l’inverse de la phobie. Ainsi on peut avoir peur des araignées, ce qui met en route un comportement logique d’évitement ou d’élimination, mais sans déclencher comme chez l’arachnophobe de véritables crises de panique plus ou moins spectaculaires. C’est d’ailleurs ce côté spectaculaire qui malheureusement fait les choux gras de certains jeux télévisés et le bonheur de leurs spectateurs.

La peur, enfin, génère un comportement logique, proportionné au risque sans réaction anticipée, à l’inverse de la phobie, où dans les cas les plus sévères la seule évocation de l’agent responsable ou la seule prononciation de son nom est toujours angoissante et souvent anticipatrice de manifestations réactionnelles diverses et cliniquement bruyantes.

BURQAPHOBIE

Des phobies « académiques » aux phobies « parallèles »

Les troubles phobiques sont des symptômes qui peuvent, avec d’autres, participer à divers syndromes, par exemple au syndrome dépressif ou aux troubles anxieux, sans toutefois en être l’élément dominant, alors que les états phobiques sont des syndromes articulés autour d’une phobie, qui en constitue le symptôme principal.

Tous participent d’un concept médical, on pourrait parler de « phobies académiques » dans la mesure où elles sont reconnues par une autorité pertinente. Celle-ci en retient habituellement trois types principaux :

  • L’agoraphobie, liée à l’espace d’où le patient ne peut ou craint de ne pouvoir sortir ou de ne pas trouver de secours. La claustrophobie est une forme particulière et limitée d’agoraphobie.
  • Les phobies sociales, liées à la peur d’être observé et jugé par les autres, dans des situations où l’on se trouve exposé à l’observation d’autrui, le plus souvent le sujet craint d’agir de manière honteuse ou embarrassante devant les autres.
  • Les phobies simples ou spécifiques, souvent peu envahissantes et limitées, portent sur des objets ou des situations très spécifiques. Elles sont liées par exemple à un animal, un insecte, des microbes, à l’environnement naturel (eau, altitude, obscurité), au sang, à une piqûre, ou à un risque d’accident, ou encore à certaines situations particulières comme l’utilisation des moyens de transports, d’un ascenseur ou le passage sur un pont.

A l’inverse, il est toujours possible d’inventer des constructions verbales utilisant soit le suffixe phobe, soit le terme de phobie associé à un agent prétendu phobogène. C’est ainsi qu’est née la phobie administrative, dans le sillage de laquelle de nombreuses propositions plus ou moins habiles et inspirées peuvent conduire à l’évocation de la fiscophobie, l’aritmophobie, la prunophobie, ou l’hollandophobie… Il s’agit alors de ce que l’on pourrait appeler des « phobies parallèles » au même titre qu’à côté de la médecine académique fleurissent toutes variétés possibles de médecines parallèles pas toujours basées sur des preuves !

Ces dernières « phobies » auto-déclarées sont bien éloignées de celles qui figurent dans les pathologies mentales retenues par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et la Classification internationale des maladies et qui répondent à des critères bien définis. N’est donc pas porteur de phobie qui veut, ce qui conforte les propos de Frédéric HAROCHE qui, après les révélations de l’ancien secrétaire d’Etat, écrit dans un article du JIM.fr, « Pour la plupart des psychiatres interrogés par la presse grand public, l’utilisation par l’ancien ministre des termes “phobie administrative” n’est qu’un moyen de psychiatriser ses errements ».

Où est la vérité ?

La fréquence et le retentissement des phobies

Le diagnostic de phobie doit donc répondre à des critères précis, mais c’est la nature des réactions engendrées qui lui donne tout son relief.

La psychiatrie nous apprend que l’anxiété est présente dans pratiquement tous les cas. Divers symptômes peuvent se manifester, comme on a tous pu en juger à l’occasion de certaines émissions télévisées, avec apparition d’une agitation, d’un mutisme ou de propos incohérents, parfois d’une syncope avec perte de connaissance….

Quant à la fréquence des phobies dans la population générale, les études épidémiologiques ne sont pas très faciles à exploiter, compte tenu de nombreux biais, notamment l’intégration fréquente des phobies dans le vaste champ des troubles anxieux. Pourtant dans une étude de 2007 de la HAS, en France la prévalence sur la vie entière est estimée à 3 % pour l’agoraphobie, 1,8 % pour la phobie sociale et 4,7 % pour la phobie spécifique.

En s’intéressant au vécu des personnes atteintes de phobies, il est facile d’imaginer la perturbation importante qui peut en résulter dans la vie quotidienne, aussi bien dans le domaine professionnel, voire scolaire, que personnel et social. Le niveau de handicap ainsi engendré dépend de la sévérité des troubles, mais aussi du caractère plus ou moins commun de l’agent « phobogène » dans l’environnement. De plus le caractère irrationnel de la phobie, jugée ridicule par les intéressés eux-mêmes, les conduit de ce fait à un isolement qui ne peut être combattu par une discussion avec leurs amis ou les membres de leur famille.

Dans les conditions actuelles, Pascale ROUSSEL dans un article du BEH d’avril 2014 estime que le recueil de l’information disponible « permet des descriptions intéressantes des problèmes liées à la santé mentale, même si cela ne correspond pas exactement aux attentes relatives à la notion de “handicap psychique” ».

Dès lors il est étrange qu’une phobie, fut-elle administrative, soit compatible, à la fois, avec une vie politique faite de lourdes charges de députation et une nomination à de hautes fonctions d’Etat.

SARKOPHOBIE

A la recherche d’un diagnostic

Conscients de ce grand écart, les médias ont recherché avec avidité à savoir le diagnostic de la maladie dont pouvait souffrir l’homme politique par lequel une phobie jusque-là inconnue venait de surgir dans le monde politique en y suscitant une véritable… phobophobie.

Ils crurent trouver le responsable lorsqu’il fut question de procrastination, Mais c’est bien sûr, c’est elle la responsable ! Mais au fait, qu’est-ce que cette chose ?

Là encore, l’étymologie peut aider à mieux comprendre ce terme sorti de sa jachère par l’actualité. Le mot latin crastinum signifiant le lendemain, la procrastination correspond tout simplement à une attitude qui consiste à remettre systématiquement une action au lendemain.

Ne sommes-nous pas tous un peu des procrastinateurs ?

Assurément nous le sommes, dans la mesure où une tâche qui nous ennuie ou qui est censée ne pas nous apporter de satisfaction immédiate est remise à plus tard. Cette attitude est quasiment constitutionnelle puisqu’elle apparaît comme le résultat d’une obéissance à nos réseaux neuronaux, dont celui de la récompense qui nous conduit à privilégier les actions les plus positives pour rejeter les plus négatives. Sommes-nous de ce fait des malades pour lesquels la pathologie pourrait être invoquée afin d’expliquer sinon d’excuser certains de nos errements coupables ? Bien évidemment non.

Pourtant si la procrastination n’est pas une maladie inscrite dans la CIM, il est vrai que c’est un symptôme qui peut se rencontrer dans certaines pathologies comme l’addiction ou les troubles de la personnalité, avec comme cause psychologique une tendance obsessionnelle ou anxieuse, un manque d’estime ou de confiance en soi, une impulsivité. Mais force est de constater que la procrastination invoquée pour expliquer la phobie administrative de notre éphémère secrétaire d’Etat ne fait que reculer le problème posé à la recherche de la véritable maladie dont il peut souffrir.

Alors, se concentrant sur les facteurs étiologiques des phobies, il devenait difficile de trancher parmi d’éventuels facteurs, génétiques, cognitifs, traumatiques, voire psychanalytiques faisant intervenir l’immaturité psychique et l’éventualité d’une séparation d’avec la mère trop brutale ou impossible…

Mêmes les amis du secrétaire d’Etat y perdaient leur latin et n’acceptant pas son excuse d’une maladie mentale ils s’interrogeaient : nous ne comprenons pas pourquoi il s’obstine à ne pas vouloir démissionner.

En l’absence d’explication satisfaisante, il pourrait être évoqué l’hypothèse d’une forme clinique particulière d’anosognosie, spécifique aux hommes politiques et plus généralement aux puissants de ce monde.

Les malades du pouvoir

Une dernière fois l’étymologie vient à notre secours. Le mot est construit à partir du grec nosos pour maladie et gnosis pour connaissance, le préfixe « a » désignant le privatif. Ainsi l’anosognosie est l’absence de conscience d’une maladie. C’est donc une curiosité conduisant à ce qu’un patient ne se rendant pas compte de son trouble neurologique… est un malade qui s’ignore.

Une forme clinique particulière de ce trouble paraît s’exprimer assez souvent chez les hommes politiques. Les exemples sont aussi divers que nombreux, tant de gauche que de droite. L’un fit des dépenses somptuaires pour aménager son logement de fonction, un autre commit la même indélicatesse en louant des jets privés hors de prix, un autre encore fit cirer ses pompes, le tout aux frais de la princesse, un autre cacha son compte en Suisse, et puis des comptes de campagne ont peut-être été optimisés, et puis, et puis….

Tous ces personnages politiques pris les doigts dans la confiture ont-ils été responsables et coupables ? On peut avancer qu’en réalité tout s’est passé comme s’ils avaient été victimes d’une véritable maladie professionnelle, « l’anosognosie du pouvoir ».

Ce sont en effet des malades du pouvoir. Grisés par la puissance que leur confère un mandat électif, une nomination au château ou dans ses dépendances, un titre, une décoration, enfin une marque d’exception qui les distingue des citoyens de base, et le mal est fait. Le virus continue inexorablement son travail de sape, à l’insu du malade qui ne se rend plus compte de l’extravagance de ses conduites coupables, et le citoyen de plus en plus éberlué n’en revient pas.

Existe-t-il une prévention, un vaccin, un traitement pour cette redoutable maladie ?

Oui : l’éducation dès l’enfance aux valeurs fondamentales qui trop souvent sont foulées aux pieds. Mais les parents sont-ils suffisamment armés et l’Education nationale est-elle suffisamment nantie ? Vastes questions….

Pour en savoir plus

Affections psychiatriques de longue durée. Troubles anxieux graves

HAS www.has-sante.fr/portail/…/pdf/guide_medecin_troubles_anxieux.pdf

De la difficulté d’estimer le handicap psychique dans une enquête en population générale

P ROUSSEL www.invs.sante.fr/beh/2014/11/pdf/2014_11.pdf

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