Le multitasking, un beau rêve ou une dangereuse habitude ?

DIDIER Jean-Pierre
Pr Jean-Pierre DIDIER

professeur des universités
praticien hospitalier honoraire
jean-pierre@hopital-territoires.eu

Napoléon, un multitasker avant l’heure

Nous vivons dans un environnement de multimédias en étant de plus en plus connectés et en ayant tendance à vouloir utiliser tous ces médias simultanément.

Les automobilistes conduisent volontiers leur véhicule en téléphonant, voire en envoyant des SMS, tout en écoutant les news sur leur autoradio. Les ados échangent avec « leurs amis » des réseaux sociaux, tout en discutant avec leurs copains et copines quand ce n’est pas en étant censés écouter leur professeur. Cette nouvelle mode porte un nom : le multitasking.

Un tel recours à l’anglais n’est pas innocent.

D’une part il est coupable de suggérer qu’un adepte du multitasking, c’est-à-dire un multitasker, est une sorte de mutant supérieur, capable de faire 36 choses à la fois en exprimant ainsi une modernité très in, le distinguant de tous ceux qui, trop out, ne font qu’une chose à la fois. Méfions-nous d’une telle suggestion qui n’est peut-être qu’une illusion ; en effet des travaux récents exploitant l’imagerie cérébrale et l’exploration neuropsychologique mettent en évidence les limites et les dangers du tout faire en même temps. Même les Anglais vous diront que Napoléon qui fut l’ancêtre des multitaskers n’a pas très bien réussi !

D’autre part il est coupable d’introduire un regrettable contre sens. En effet le terme est très mal choisi car ayant été créé pour l’informatique, il s’applique mal au fonctionnement cérébral, le cerveau ne pouvant pas être assimilé à un ordinateur.

multitasting
Enfin LUCY, héroïne d’un film récent accrédite l’illusion du bienfait d’une exploitation de tous nos neurones en stigmatisant le regrettable gâchis commis par chacun d’entre nous, qui n’utilise que 10 % de son stock neuronal. C’est une gentille fiction, le multitasking pourrait s’en inspirer mais en devenant beaucoup plus pervers, puisqu’il nous encouragerait à utiliser notre cerveau, avec malheureusement un mauvais mode d’emploi.

Le multitasking, un comportement à la définition incertaine

C’est en effet simple et compliqué de définir cet anglicisme.

C’est simple, si on considère l’origine du mot : terme créé dans l’ingénierie informatique, pour désigner un type de système d’exploitation capable de traiter en même temps plusieurs programmes informatiques. Il apparaît alors que le multitasking revient à faire travailler une machine sur plusieurs tâches à la fois.

C’est compliqué, dès que l’on cherche à appliquer ce terme au fonctionnement du cerveau. En première approximation, le fonctionnement binaire des synapses, ouvertes ou fermées, à l’origine de la structuration des réseaux neuronaux peut être comparé à celui de micro-processeurs, qui constituent le cœur de l’ordinateur. Pourtant la plasticité synaptique permet l’élaboration de réponses complexes capables de s’adapter aux besoins du moment, fussent-ils imprévus, par des configurations extrêmement diversifiées, échappant à la stéréotypie de logiciels au format fini.

De plus suggérer qu’un l’homme peut être multitâche, conduit à une ambiguïté majeure en confondant deux domaines très différents du fonctionnement cérébral, celui de la pensée et celui de l’action. Le penser et le faire ne s’élaborent pas à partir des mêmes structures et n’interviennent pas avec la même constante de temps. Si l’homme peut apparemment penser à plusieurs choses à la fois, c’est peut être plutôt qu’il peut passer d’une pensée à l’autre dans des délais très brefs. En admettant qu’il puisse également passer d’une action à l’autre, le temps requis pour l’exécution et le contrôle de chacune d’elles rend impossible de faire plusieurs choses presque à la fois, sauf à le faire sans qu’elles soient conformes à l’objectif souhaité, ce qui reviendrait à faire n’importe quoi.

La difficulté sémantique résulte du poids pris par l’anglais dans le monde technologique. Ainsi nombre de mots ou d’expressions souvent plus courts et paraissant plus « intuitifs » en anglais qu’en français, sont de fait intraduisibles en français, sauf à les préciser par une approche plus explicite. Par exemple traduire simplement en français le terme cookies, d’utilisation pourtant banale en informatique relève d’une recette de cuisine déjà bien sophistiquée !

Dans ces conditions le qualificatif multitâche est particulièrement mal venu, de son usage résultent amalgame et incompréhension, qui conduisent à ce que l’on ne sache plus de quoi l’on parle. Heureusement la science apporte des arguments capables d’y voir plus clair tout en remettant en cause la prétendue efficacité du multitasker. Il fut un temps où l’aptitude au multitasking était recherchée sur les CV, aujourd’hui même un magazine sérieux comme Forbes a osé affirmer récemment : « le multitasking nuit à votre cerveau et à votre carrière ! »

Les jongleurs ne manipulent qu’un objet à la fois mais en alternance

Ecouter un conférencier, tout en prenant des notes et en se grattant la tête, le cas échéant, est parfaitement possible. Certes, mais plusieurs points doivent être pris en compte.

D’une part il existe une hiérarchisation des actions évitant qu’elles ne deviennent concurrentielles.

D’autre part l’une des actions réalisées est subsidiaire, sinon automatique comme celle qui consiste à se gratter la tête en cas de perplexité ! Enfin chacune d’elles est supportée par un effecteur spécifique mettant en jeu des régions cérébrales différentes bien qu’interconnectées.

Etienne KOECHLIN et Sylvain CHARRON ont publié des études qui explicitent la faisabilité d’une telle attitude, tout en précisant bien ses limites.

Etienne KOECHLIN

Etienne KOECHLIN

Ainsi quand un individu effectue une seule tâche, les zones frontales de ses deux hémisphères cérébraux sont activées, l’un communiquant avec l’autre. A l’inverse quand le même individu effectue deux tâches en parallèle, chacun des deux hémisphères prend en charge une seule des deux tâches de manière exclusive, comme si chacun d’eux poursuivait son propre but. Dans le même temps, dans la partie la plus frontale, une zone est activée, qui coordonne les deux activités en « gardant en mémoire les deux tâches », de manière à permettre au cerveau de les gérer successivement. N’ayant que deux hémisphères, nous ne pourrions donc, par construction, effectuer que deux tâches simultanément.

Sylvain CHARRON

Sylvain CHARRON

Dans sa thèse Sylvain CHARRON a précisé l’organisation fonctionnelle du lobe frontal de notre cerveau.

Il a mis en évidence l’existence de deux étages interconnectés, l’un responsable du contrôle motivationnel qui procède de l’idée de faire, de l’intérêt qu’il y a à faire et éventuellement de la récompense secondaire à la réalisation de l’action, et un autre responsable du contrôle cognitif qui procède de la prise en compte des informations contemporaines liées à l’action proprement dite et à ses conséquences sur l’environnement.

Ces deux étages sont distincts en termes anatomiques, mais de leur complémentarité dépend la qualité de l’action motrice qui en résulte.

Il ressort de ces études que deux actions exactement synchrones ne paraissent pas possibles, ainsi le jongleur ne manipule, qu’un objet à la fois mais en alternance dans un intervalle de temps extrêmement court. Ses performances sont vraisemblablement liées à compétences innées particulières, mais aussi à un entraînement intensif. Toutefois l’articulation des différentes tâches ne doit être en aucun cas modifiée sous peine de perdre le bénéfice acquis.

Dans une telle organisation, il est plus facile de penser à plusieurs choses à la fois, dans la mesure où chaque pensée n’implique pas d’être assortie d’une action. Ainsi le joueur d’échec est capable d’imaginer le déroulement de la partie sur un grand nombre de coups possibles en élaborant toute une stratégie d’actions successives, mais celles-ci restent potentielles.

Quand le multitasking devient dangereux

Téléphoner en conduisant est une pratique devenue courante, mais elle est dangereuse comme en témoignent les recherches en accidentologie. Il est en effet démontré que :

1° près de la moitié des conducteurs décroche son téléphone dans les deux secondes suivant le signal d’appel, en donnant la priorité à cette tâche.

2° le comportement du conducteur s’altère :

▪ le temps de réaction augmente de 30 à 70 % ce qui allonge sensiblement la distance de freinage, un retard de 150 millisecondes augmentant la distance de freinage de deux mètres quand le véhicule roule à une vitesse de 50 kilomètres par heure, et de plus de cinq mètres pour une vitesse égale à 130 kilomètres par heure ;

▪ le conducteur regarde moins attentivement ses rétroviseurs ;

▪ il a tendance à ralentir fortement en commettant des fautes de conduite, feu rouge grillé, refus de priorité par exemple.

3° le risque d’accident est multiplié par 4.

Ainsi environ 10 % des accidents corporels de la route sont imputables à l’utilisation du téléphone au volant.

Une telle dangerosité est d’autant plus inquiétante qu’une étude menée par les associations Prévention Routière et Assureurs Prévention, a objectivé une très forte progression de l’usage du téléphone au volant notamment chez les jeunes.

L’origine de cette dangerosité résulte d’un bouleversement aberrant de la hiérarchie des priorités. Dès la survenue d’un appel téléphonique, la conduite du véhicule passe en seconde priorité afin de permettre la sollicitation de l’essentiel des moyens cognitifs, voire moteurs, lorsque les SMS se mettent de la partie, dans le but de répondre à l’appel. Ainsi la priorité liée à la sécurité s’efface derrière une autre qui s’impose au nom du besoin de communiquer. Or ce besoin sans aucun caractère d’urgence, s’impose à la fois du fait de l’habitude prise d’être connecté et de la crainte de perdre la récompense liée à la satisfaction de ce pseudo besoin. Il n’est que l’expression d’une dangereuse addiction.

Dans ces conditions l’interdiction de l’usage d’un téléphone tenu en main par le conducteur d’un véhicule en circulation est logiquement inscrite dans le code de la route et le contrevenant est verbalisé. L’astuce technologique du téléphone main libre reste encore légale, mais la réalité neurophysiologique suggère fortement que cette « commodité » ne soit plus admise dans l’avenir.

Quand le multitasker se laisse abuser par un mythe et voit sa matière grise s’étioler…

Les multitaskers, véritables Shiva des temps modernes, imaginent volontiers qu’ils sont à la fois plus productifs et plus efficaces que les laborieux qui peinent à s’acquitter d’une tâche après l’autre. Or voilà que ces vertus, décisives au pays du « time is money », sont devenues moins crédibles sous la pression des travaux scientifiques.

Dès 2009 des chercheurs de l’Université Stanford ont affirmé que ces personnes ne se concentrent pas aussi bien, ne contrôlent pas leur mémoire aussi efficacement et ne réussissent pas à passer d’une tâche à l’autre avec autant d’aplomb, que celles qui ne font qu’une chose à la fois.

Depuis, alors que le multitasking était adulé, de nombreux articles de presse le stigmatisent avec des formules accrocheuses proclamant que non seulement il altère votre productivité, mais peut endommager votre cerveau.

Pourquoi ce revirement ? Simplement parce que des études récentes confortent et précisent les résultats des chercheurs californiens par l’observation de curieux phénomènes.

Au moment de leur stockage, lorsqu’elles sont trop nombreuses, les informations au lieu d’atteindre leur destination naturelle, l’hippocampe, sont dirigées vers d’autres zones du cerveau. Elles deviendraient alors plus difficilement exploitables en nécessitant un travail de remémorisation.

Chez des personnes utilisant fréquemment plusieurs médias en même temps (télévision, téléphone, ordinateur etc.), par comparaison avec des utilisateurs moins assidus au multitasking, des chercheurs de l’Université du Sussex ont observé une diminution de la densité de substance grise notamment dans le cortex cingulaire antérieur, sans toutefois pouvoir confirmer l’existence d’une relation de cause à effet.

Parallèlement l’Institut de psychiatrie de Londres, à l’issue d’une étude effectuée sur 1 100 salariés soumis au multitasking électronique lié à des appels téléphoniques ou des emails à traiter en grand nombre, ont observé une perte de 10 points de leur quotient intellectuel.

Ces observations, sans être péremptoires, doivent pourtant être rapprochées d’autres constats neuropsychologiques.

Un défaut de concentration, lié au souci de répondre à tous les stimuli en perdant la notion de priorité, a été signalé chez les adeptes du multitasking. Or seulement 3 % de la population pourrait faire plusieurs choses en même temps sans subir une baisse de concentration, tandis que la grande majorité serait moins vigilante et perdrait de l’efficacité

La phase clé d’entrée des informations, indispensable à tout processus de décision, étant rendue difficile voire impossible, intervient une difficulté à prendre une décision. L’homme multitâche aurait ainsi du mal à décider et finirait par s’accommoder d’un consensus mou ou d’un jugement immédiat, avec des réponses hors contexte, des contresens et des informations non prises en compte.

L’ensemble de ces modifications peut logiquement dans ces conditions entraîner anxiété, stress et dépression.

Des millions de multitaskers, et moi, et moi, et moi….

Un tel survol d’une question d’actualité ne conduit-il pas à mieux comprendre le fonctionnement sinon le dysfonctionnement de certains traders ou hommes politiques victimes d’infobésité, gavés d’informations et drogués du multitasking ? Michael STORA s’amuse à l’idée d’un monde à venir « peuplé de nomades ultra-connectés, sortes d’obèses aux doigts hypertrophiés » ….et moi alors dans tout ça ?

Pauvre pigiste intermittent du spectacle, je survis en espérant que demain peut-être, mon cerveau et celui de mes contemporains auront évolué en ne fonctionnant plus qu’au bon sens !

Pour en savoir plus

1 – L’architecture fonctionnelle intégrant le contrôle cognitif et le contrôle motivationnel dans le cortex préfrontal humain
Thèse de doctorat Sylvain CHARRON 2011
pastel.archives-ouvertes.fr/docs/00/65/10/…/these_sylvain_charron.pdf

2 – Peut-on penser à deux choses à la fois ?
F Maquestiaux, A Didierjean
Cerveau et psychologie 2011, 45 48-50
psychologie.univ-fcomte.fr/download/…/cerveau-et-psycho2011.pdf

3 – Cognitive control in media multitaskers
Eyal Ophira, Clifford Nassb,1, and Anthony D. Wagnerc
PNAS 2009, 106-37, 15583-15587

4 – Higher media multi-tasking activity is associated with smaller gray-matter density in the anterior cingulate cortex,
Kep Kee Loh, Ryota Kanai, PLOS ONE, published online September 2014
http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0106698

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