Du bigorexique au junky, le sport c’est… trop bien !

DIDIER Jean-Pierre
Pr Jean-Pierre DIDIER

professeur des universités
praticien hospitalier honoraire

jean-pierre@hopital-territoires.eu

 

Le sport d’accord, mais pas trop fort

Un peu avant l’été, un eurobaromètre consacré au sport et aux activités physiques a objectivé que près des 2/3 des Européens déclarent pratiquer une activité physique ou sportive dans le but d’améliorer leur état de santé.

Parallèlement, l’activité physique est devenue un véritable médicament devant être prescrit sur ordonnance, préconisation déjà proposée par votre serviteur dans DH Magazine en 2010 et ayant fait l’objet d’un thème discuté au récent Congrès européen de médecine physique et de réadaptation tenu en mai 2014.

Les avantages thérapeutiques liés à l’activité physique sont multiples, concernant pratiquement tous les chapitres de la pathologie, tant somatique que psychique. Mieux encore, l’activité physique apparait comme un facteur de prévention pour les maladies cardio-vasculaires, le diabète, les accidents vasculaires cérébraux, le cancer, voire la maladie d’Alzheimer. L’ensemble des études pratiquées sur le sujet permet de conclure sans ambigüité à l’importance de pratiquer une activité physique pour conserver une bonne santé.

NO SPORTSPourtant, dans cet ensemble idyllique, les accidents de sports constituent un sous-ensemble des accidents de la vie courante. Selon l’INVS, ils sont à l’origine de près de 20 % des accidents de la vie courante avec recours aux urgences. Ce point est bien documenté, nous n’y reviendrons pas.

En revanche, depuis une dizaine d’années est apparue une étrange pathologie liée à une certaine pratique nommée la bigorexie. Le nom à lui seul mérite le détour et dans la mesure où il est attaché à une pratique addictive il mérite une attention particulière.

De la bigorexie au sportoolisme, de quoi ça cause ?

Le mot bigorexie est curieusement formé d’un élément anglais big et d’un suffixe issu du grec orexis qui signifie appétit, le tout suggérant que le malade qui en souffre, le bigorexique, serait une sorte d’obèse qui s’opposerait au maigre anorexique.

En pratique cette « logique lexicale » n’a pas été respectée, puisque le terme, semble-t-il inventé pour être appliqué aux culturistes désireux d’obtenir une musculature de plus en plus développée, s’est progressivement étendu à toute forme d’activité physique ou sportive, dès lors qu’elle suscitait des effets correspondants aux critères d’addiction.

Michel Hautefeuille

Conscient de cette inadaptation un nouveau néologisme, le sportoolisme, supposé plus pertinent, a été utilisé par Michel HAUTEFEUILLE, psychiatre addictologue, pour désigner l’addictologie au sport. De construction tout aussi hétéroclite que la bigorexie, on ne comprend pas très bien la pertinence de ce nouveau néologisme, tout aussi inspiré que le workoolisme, proposé par le même auteur pour désigner une addiction au travail. Quoi qu’on en dise, le tout peut paraitre un peu too much au citoyen moyen de notre beau pays!

Parlant de bigorexie, il s’agit bien de mettre l’accent sur un effet indésirable de la pratique sportive qui s’apparente en tous points à une addiction.

Pendant un temps, compte tenu des effets bénéfiques de la pratique sportive en termes de santé durable, le terme d’addiction positive a été utilisé, afin de l’opposer au terme d’addiction négative, associée à l’usage du tabac, de l’alcool ou des drogues.

Une telle distinction pouvait paraître conforme à l’image positive véhiculée par l’activité physique, qui compte tenu de la sensation de bien-être ou de la satisfaction qu’elle procure, donne envie de la pratiquer par plaisir, sauf à satisfaire à un besoin imposé d’hygiène de vie à des fins thérapeutiques.

Greg DECAMPSPourtant dans certaines conditions la pratique des activités physiques et sportives semble relever d’une véritable addiction pathologique. Ainsi distinguer une addiction positive, qui serait bonne, d’une addiction négative, qui serait mauvaise, n’a pas de sens. Greg DECAMPS, psychologue et président de la Société française de psychologie du sport, ne peut être plus clair : « Les critères sont les mêmes que pour les autres addictions : arrêt impossible, poursuite de l’activité malgré la douleur, symptômes de sevrage – anxiété, irritabilité – empiétement sur les autres sphères de la vie, sociale, familiale. Je m’insurge contre l’expression “addiction positive” »

Cet auteur a d’autant plus raison de s’insurger que les conséquences d’une addiction au sport peuvent être dramatiques : blessures à répétition, troubles du comportement alimentaire, dépression ou compensation par d’autres pratiques addictives en cas d’interruption.

Parfois même l’addiction à des produits dopants s’installe, en laissant se développer un ensemble d’addictions complexes aux conséquences particulièrement dangereuses. Le cyclisme en a donné des exemples tragiques, largement médiatisés.

Comment peut-on en arriver là ?

Activité physique et activité sportive ne sont pas synonymes

Une activité physique correspond à la réalisation de mouvements du corps et de ses membres à l’aide de la contraction des muscles qui augmente la dépense énergétique au-dessus de la valeur de repos. Le nombre de calories dépensées par unité de temps caractérise l’intensité de cette activité. En prenant pour base 1 la dépense énergétique au repos, les activités ménagères élèvent le niveau à 1,5 ou 2, la marche à 2 ou 3, un travail intense de terrassement par exemple à 6.

Le plus souvent cette activité physique pratiquée dans un but ludique conduit à prendre un certain plaisir.

Le sport est une forme d’activité physique particulière, pas tant marquée par le niveau de la dépense énergétique, très variable en fonction du sport pratiqué et le plaisir ressenti, que par les codes qui sont attachés à chaque sport et surtout par la recherche de résultat pouvant figurer dans un palmarès.

Le type de sport pratiqué suppose l’existence et le respect de codes, de règles, éventuellement d’habillage et d’usage d’instruments ou de terrains d’exercice bien spécifiques. Le sport fait alors apparaître une nouvelle dimension, celle de la performance. Celle-ci peut être d’expression individuelle visant à l’obtention de la meilleure performance possible ou l’établissement d’un record. Elle peut être d’expression collective dans un affrontement entre des équipes, dont l’une doit vaincre toutes les autres.

L’introduction d’une dimension financière vient de surcroît donner à la pratique sportive une signification bien particulière, notamment lorsqu’il s’agit d’une pratique professionnelle.

Dès lors que la performance constitue l’objectif ultime de la pratique d’une activité physique, le simple plaisir engendré par cette pratique ne suffit plus et le cercle vicieux d’une addiction sans drogue peut s’installer. On peut toutefois convenir que les conditions d’installation d’un tel cercle vicieux seront plus souvent rencontrées dans la pratique d’un sport que dans celle d’une activité physique. Le psychiatre peut alors considérer que les objectifs du sportif, qu’il soit amateur ou professionnel, sont sous-tendus par la recherche d’une « satisfaction narcissique » visant à se réaliser et ou à faire grandir son « moi » ou à transformer son corps ou repousser ses propres limites à travers de véritables défis, quand ce n’est pas pour gagner plus…

Aviel GOODMANLe passage à l’addiction est parfois difficile à repérer. Il y a une vingtaine d’années, Aviel GOODMAN a défini des critères d’addiction au sport qui restent valables.

Quand le plaisir passe à la trappe

La réduction du répertoire des exercices physiques conduisant à une activité physique stéréotypée, pratiquée au moins une fois par jour est souvent un signe avant-coureur. Bientôt l’activité physique est plus investie que tout autre, soulevant difficultés et conflits avec la famille, les amis ou l’employeur. L’intensité de l’exercice est augmentée, à la recherche du toujours plus, le signal de la douleur éventuellement engendrée est transgressé. Les symptômes de sevrage survenant à l’arrêt de l’activité avec tristesse et état de mal être sont tels qu’ils conduisent au refus d’un arrêt en dépit de maladies physiques graves causées, aggravées ou prolongées par le sport. Il n’est pas rare que les avis donnés par les médecins ou les entraîneurs ne soient pas suivis. Le besoin compulsif de l’activité fait souvent passer à la trappe le plaisir ressenti du fait de la pratique.

Les études épidémiologiques fournissent une fourchette assez large de 5 à 15 % de personnes régulièrement pratiquantes devenues addictes. La plupart consacre plusieurs heures chaque jour à l’activité physique et/ou sportive, mais un dossier du Nouvel Observateur, Tous addicts ! cite le cas d’un amateur qui a pour projet de courir 365 marathons pendant un an soit un par jour !

Les sujets les plus vulnérables se rencontreraient précisément dans les populations pratiquant une activité d’endurance comme les courses à pied type marathon, ou obéissant à des séances d’entraînement répétitives comme le bodybuilding.

Quoi qu’il en soit, il semble que l’addiction aux activités physiques et sportives est en train de devenir de plus en plus fréquente.

Une des raisons de cette progression réside dans une meilleure détection de cette pathologie liée à l’intérêt qu’on y accorde aujourd’hui, mais d’autres raisons tiennent aux conditions sociétales qui incitent les citoyens à lutter contre la pression du monde extérieur, afin d’exister.

Stéphane PRETAGUTLe psychiatre Stéphane PRETAGUT remarque que la planification millimétrée des entraînements et la répétition des gestes, quasi rituels, évitent de penser et repoussent les émotions pénibles. Tout se passe comme si le corps devenait une armure entre le monde extérieur, vécu comme agressif, et le monde intérieur, vulnérable.

Un autre psychiatre, Michel HAUTEFEUILLE, souligne la tentation d’accorder trop d’importance à l’exercice physique pour égayer une vie terne, évacuer le stress professionnel, etc. Il ajoute que l’individu cherche, pour exister aux yeux des autres et aux siens, à dépasser ses limites physiques et mentales. Autrement dit, dans une époque difficile, « Plus vite, plus loin, plus fort » peut être une devise salutaire. Remarquons au passage que les hommes politiques y ont eu recours, avec plus ou moins de bonheur….

« Des junkies presque comme les autres »

Dan VELEA

Dan Véléa

L’addiction au sport, ainsi définie par les médecins du Centre Marmotan, Marc VALLEUR et Dan VELEA dès le début des années 2000 : ce besoin compulsif, qu’on pourrait décrire comme un lien addictif, se manifeste souvent par la nécessité de pratiquer sans relâche son sport, de contrôler sans cesse son image dans la glace et dans le regard des autres.

Ils ajoutent : pour une partie des sportifs de haut niveau, le sport interviendrait de la même manière qu’un stupéfiant comme remède à la souffrance corporelle ou psychique. Ainsi, le sport, pratiqué au quotidien de manière répétitive, empêcherait la pensée douloureuse et l’anesthésierait comme peut le faire l’héroïne.

Marc VALLEUR

Marc Valleur

Des études scientifiques récentes viennent confirmer cette interprétation.

On connaissait déjà le rôle joué par les endorphines sur la stimulation de la sécrétion de dopamine, dans les circuits de la motivation et de la récompense, dont le rôle est de « récompenser » l’exécution des fonctions vitales par une sensation agréable.

Francis CHAOULOFFDes observations complémentaires ont été publiées par Francis CHAOULOFF en 2013 dans Biological Psychiatry. Grâce à une sécrétion endogène de cannabinoïde, produit proche du cannabinol présent dans le cannabis et à ses récepteurs spécifiques, l’exercice physique est capable de stimuler la sécrétion de dopamine.

Ainsi, pendant l’activité physique des quantités importantes de cannabinoides et d’endorphines endogènes sont sécrétées, elles renforcent la motivation à poursuivre l’activité et avec elle la récompense exprimée par une sensation de plaisir.

Toutefois, si lorsque la production de ces produits reste dans des limites raisonnables, elle contribue à l’installation d’un bien-être et d’un plaisir bénéfique, en revanche, quand cette production dépasse un certain seuil ou lorsque la personne présente une hypersensibilité à ces produits, un état d’addiction peut s’installer. Un dossier récent du Nouvel Observateur, Tous addicts ! trouve toute sa pertinence en dénonçant un effet indésirable du sport qui peut fabriquer des junkies presque comme les autres.

La réhabilitation des couetteux et des pantouflards !

De tels travaux ouvrent de nouvelles voies de recherche quant aux médiateurs du plaisir, voire de l’addiction, associés à la pratique régulière de l’exercice physique. Dès lors le concept « d’addiction sans drogue » est invalidé puisque même si celle-ci a une origine endogène elle n’en reste pas moins génératrice d’une possible dépendance, qui pourrait conduire à ce que le sport soit… trop bien !

De plus ils permettent d’imaginer une explication scientifique au manque d’entrain de certains à pratiquer toute activité physique. Ceux qui parmi nous préfèrent la douceur d’une couette ou la chaleur de bonnes pantoufles ne doivent plus être rongés par la honte, puisque tous ces « couetteux » et autres « pantouflards » ne seraient simplement que des victimes de récepteurs au cannabinoïde défaillants. Oh la bonne excuse….

Pour en savoir plus

1 – Addictologie au sport ou sportoolisme
Michel Hautefeuille in Addictologie clinique E-P TOUBIANA Ed PUF 2011

2 – Sport : voies du plaisir, revers de la douleur
Science et Santé 2013
www.inserm.fr › Actualités › Actualités société

3 – Eurobaromètre sur le sport et les activités physiques
Commission Européenne
europa.eu/rapid/press-release_MEMO-14-207_fr.htm

4 – Sport et bigorexie. Attention aux excès
sante-medecine.commentcamarche.net/…/7365-sport-et-bigorexie-attention-aux-excès.pdf

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