Nous risquerions le plus de mourir en janvier, est-ce bien sûr ?

DIDIER Jean-PierrePr Jean-Pierre DIDIER

professeur des universités
praticien hospitalier honoraire

jean-pierre@hopital-territoires.eu

 

Janvier, rendez-vous avec la mort….

Ce titre, inspiré d’Agatha CHRISTIE, s’accorde bien avec un article publié récemment sur le site du journal Le Monde : Janvier est le mois où vous avez le plus de risques de mourir.

D’une part, l’INSEE a confirmé que le mois de janvier était le mois le plus meurtrier de l’année. D’autre part, la grippe fait cette année des ravages avec une surmortalité en janvier et février très significative au point d’avoir mobilisé un plan qui n’existait pas encore, le plan ORSAN.

Pourtant, comme dans les livres d’Agatha CHRISTIE, l’enquête permettant d’identifier le coupable reste difficile, l’article du Monde le dit clairement « C’est un mystère qui ne se dissipe pas aussi aisément qu’on pourrait le croire ». Même si le froid apparaît d’évidence comme premier suspect, le suspect que l’évidence impose est rarement le bon sinon le seul coupable. Le plus souvent c’est un personnage secondaire, auquel on aurait donné le Bon Dieu sans confession, qui se révèle le plus machiavélique des meurtriers, en étant le moins soupçonné de tous les candidats potentiels.

JANVIERSans vouloir se prendre pour Hercule POIROT, il apparaît assez excitant de lui emboiter le pas pour lever le voile sur ce qui nous est présenté comme un apparent mystère ; l’occasion est trop belle pour ne pas se laisser aller au plaisir de l’enquête.

La scène de crime

Les victimes peuvent être dénombrées avec précision.

En effet l’INSEE a publié ses statistiques début janvier 2015 et rend compte des faits suivants pour l’année 2014. :

Le plus grand nombre de décès a été observé en janvier avec 50 200 décès, pour 45 800 en février et 48 300 en mars. Au-delà on note une décroissance progressive avec une valeur minimale en juin avec 42 100 décès, avant que s’établisse un régime à peu près stable autour de 43 800 jusqu’en novembre.

L’analyse du taux de mortalité tenant compte du nombre d’habitants suit exactement la même évolution, avec un taux de mortalité maximal à 10,4/1 000 habitants en janvier, à rapprocher d’une valeur moyenne de l’année à 8,5/1 000.

Chaque année, le ou les tueurs agissent comme des récidivistes avec un même mode opératoire, les données compilées sur les 40 dernières années en témoignent. En remontant encore un peu dans le temps, le Manuel d’analyse de la mortalité publié sous l’égide de l’OMS rend compte de la même variation saisonnière entre 1935 et 1937 ; toutefois on remarque qu’à cette époque l’amplitude des variations était plus importante : le taux le plus faible, observé en septembre, étant inférieur de 30 % à celui qui avait était observé en février.

Plus intrigant, les tueurs paraissent sévir selon les mêmes modalités en Europe et aux Etats-Unis. La Grande Bretagne, à travers un organisme au fonctionnement proche de notre INSEE, a par exemple enregistré l’exceptionnelle dangerosité du mois de janvier, placée 25 fois en tête des mois comptant le plus de décès en quarante ans.

La constance de l’évolution saisonnière se confirme dans l’hémisphère sud avec logiquement une inversion de phase : les chiffres les plus élevés, rapportés dans une étude conduite par l’Institut Australien pour la santé et le bien-être, sont observés dans les mois d’hiver : juin, juillet et aout, soit 400 décès par jour environ, contre 320 dans les mois d’été : janvier, février et mars ; soit un écart de 20 % proche de celui qui est rapporté pour la France. Là encore cette évolution est très reproductible d’une année sur l’autre sur une période allant de 1979 à 1999.

Dès lors, les faits sont clairs : le mois de janvier est celui durant lequel nous risquons le plus de mourir, le tueur s’impose avec évidence, c’est le froid et l’arme du crime est toute trouvée avec la grippe ou les autres pathologies infectieuses respiratoires et intestinales qui sévissent en hiver.

L’enquêteur aimerait se laisser séduire par de telles évidences ; mais curieux, il repère qu’il paraît exister au moins deux mortalités saisonnières, l’une en hiver, l’autre en été, avec de surcroit certaines bizarreries. Tout ne serait donc pas si simple ?

La mortalité hivernale

Ce sont les personnes âgées et les enfants en bas âge, qui expriment le mieux la surmortalité observée pendant la saison froide, ce qui s’explique logiquement par la plus grande vulnérabilité de ces sujets vis-à-vis des pathologies infectieuses caractéristiques de cette période.

D’une part, même si le froid n’est pas directement responsable des rhumes, rhinites, rhinopharyngites, angines ou autres pneumopathies et gastro-entérites, il est admis qu’il favorise la survie des virus responsables.

D’autre part, les conditions de circulation pendant l’hiver favorisent la survenue de chutes et autres accidents de la voie publique avec leurs éventuelles conséquences létales.

Tout est donc clair ; toutefois l’enquêteur un tantinet obsessionnel remarquera, avec l’Office of National Statistics, qu’en Grande Bretagne il n’existe depuis plusieurs années aucune corrélation statistiquement significative entre la rigueur de l’hiver et l’excès de mortalité globale qui y survient. Bizarre….

Il remarquera aussi, en analysant la mortalité non plus sur un mois mais jour par jour, qu’il y a une curieuse fatalité attachée à certaines semaines et à certains jours. C’est ainsi que la semaine la plus mortelle de toute l’année est la première semaine de janvier, avec un record pour le 1er jour de l’année. Soucieux de croiser ses données, il constatera que les mêmes observations peuvent être faites en Ecosse et en Irlande.

Toutefois, en se rapprochant des statistiques produites aux Etats-Unis il lui apparaitra que le premier jour de l’année y est également l’un des jours les plus dangereux, mais après la veille de Noël en décembre.

Dans ces conditions, le froid doit nécessairement s’adjoindre quelques complices jusque-là insoupçonnés. C’est ainsi que le rôle de l’alcool et des libations des fêtes de fin d’année peut être suspecté, soit en étant la cause d’une déstabilisation d’une pathologie préexistante, notamment cardiovasculaire, soit en favorisant les accidents domestiques et ceux de la voie publique. Ainsi, la mortalité des piétons augmente pendant l’hiver, la moindre luminosité les rendant à la fois moins visibles et plus longtemps exposés que les autres usagers. De même l’incidence de l’isolement ou de conditions sociales particulières ne peut être négligée, pas plus que la réalité de la dépression saisonnière, allant du simple « blues hivernal » jusqu’au véritable syndrome dépressif dans lequel la baisse de l’ensoleillement joue un rôle délétère.

Autrement dit, les suspects se multiplient, démontrant la fragilité de l’interprétation hâtive d’un constat statistique en apparence si simple.

La mortalité estivale

C’est celle des adultes jeunes. Les moins de 35 ans meurent surtout en août et en juillet dans l’hémisphère nord et en novembre en Australie dans l’hémisphère sud, c’est-à-dire dans les deux cas pendant la saison chaude. Les enquêtes réalisées en France confirment cette observation.

Là encore, le constat statistique est clair et l’explication parait simple. C’est la douceur estivale qui est responsable ; quant à l’arme du crime elle correspond évidemment au trafic routier qui voit un nombre accru de véhicules circuler et de surcroit à des vitesses élevées, encouragées par la sécheresse des chaussées.

L’observation de la mortalité motocycliste, qui est à la fois la plus saisonnière et la plus météo-sensible de l’ensemble de la mortalité routière, confirme cette interprétation, la moto étant à la fois un véhicule « de plein air » et « de plaisir ». Le différentiel entre les mois d’hiver, moins meurtriers, et les mois de printemps et d’été, plus meurtriers, est trois fois plus élevé pour les motocyclistes que pour les autres usagers de la route, ce qui est considérable.

Pourtant, l’analyse jour par jour laisse apparaître que le trafic routier doit s’adjoindre quelques complices.

Ainsi, en France la surmortalité des motards est liée aux weekends aux particularités calendaires, par exemple en 2011 l’incidence des jours chômés a été identifiée. Aux Etats-Unis, il a par ailleurs été possible d’établir une sorte d’indice de dangerosité des jours de l’année à travers le Fatality Analysis Reporting System. Or ce type d’approche met en lumière certains jours nettement plus meurtriers que les autres, avec pour la période étudiée entre 1986 et 2002, un indice variable de 45 à 252 ! Une telle « sur-dangerosité » ne peut être rapportée au seul trafic routier.

En remarquant que l’un des trois principaux jours à risque élevé est le 4 juillet, jour de la fête de l’Indépendance, on pourrait aisément suspecter l’intervention dans la surmortalité estivale des adultes jeunes des mêmes ingrédients que ceux qui peuvent être incriminés dans la surmortalité hivernale des jours de fête, veille de Noël et du premier de l’an.

Edward SimpsonCes faits confirment la fragilité des interprétations statistiques, déjà bien identifiée depuis la description du paradoxe d’Edward SIMPSON en 1951. Chacun sait qu’une corrélation statistique peut disparaître ou s’inverser lorsqu’une variable susceptible d’influencer le résultat final n’est pas prise en compte et que l’échantillon étudié n’est, soit pas distribué de manière homogène, soit pas bien segmenté en groupes pertinents.

Pourtant la tendance actuelle consistant à formuler une explication sur la foi de la production de chiffres bruts semble négliger les propos prudents des statisticiens, quand  elle ne conduit pas, à l’inverse, après dissection des chiffres bruts, à proposer des évidences de complaisance. Les discussions autour des chiffres du chômage en sont une assez belle illustration.

« Les statistiques, c’est comme le bikini. Ce qu’elles révèlent est suggestif. Ce qu’elles dissimulent est essentiel »

Aaron LEVENSTEINCette formule proposée par Aaron LEVENSTEIN, célèbre professeur d’informatique, n’est pas aussi sacrilège qu’il y paraît.

Lors de la canicule de 2003, des conditions climatiques exceptionnelles ont été à l’origine d’une catastrophe avec 70 000 morts en Europe dont 20 000 pour la France ; mais celle-ci n’a pas été liée au seul fait climatique. La survenue d’une canicule avait été annoncée par certains climatologistes et ce sont à la fois l’absence de mesures prévisionnelles et la lenteur des mesures prises pour répondre au problème posé qui expliquent son ampleur.

De même, l’épidémie grippale en cours va confirmer les observations témoignant de la dangerosité du mois de janvier, mais le froid n’y sera pas pour beaucoup. D’une part ce mois n’a pas été d’une si grande rigueur et ne saurait donc être le principal coupable de la surmortalité annoncée. D’autre part d’autres coupables paraissent plus impliqués.

La faible efficacité de la vaccination en est un. Le vaccin est apparu mal adapté à une mutation virale inattendue, alors que cerise sur le gâteau, l’acceptation de la vaccination recule dans notre société.

LEVY-BRUHLDans une interview pour l’Opinion en novembre 2013 le docteur Daniel LEVY-BRUHL, épidémiologiste et coordinateur de l’unité des maladies à prévention vaccinale à l’Institut national de veille sanitaire (INVS) avait noté: « la vaccination contre la grippe recule, y compris chez les populations à risque, depuis les polémiques sur la campagne contre la grippe aviaire, en 2009-2010 » en concluant de manière assez prémonitoire «Tout recul de la couverture se paie ». Le site du Point a lancé le 25/02/2015 un avertissement clair « Les leçons de cet échec vaccinal devront être tirées rapidement, sinon il faut redouter que le pourcentage de la population acceptant de subir cette injection baisse encore avant l’hiver prochain… ».

En France, ici et là, des critiques relèvent l’insuffisance des moyens mis à disposition de la santé publique dans les périodes difficiles. Nos voisins britanniques vont même plus loin en rapprochant deux faits : c’est pendant les vacances de Noël que traditionnellement ils enregistrent un surplus de mortalité dans les hôpitaux, or c’est précisément pendant cette période que les jeunes médecins sont mis en première ligne pendant les congés de leurs aînés, sans qu’ils puissent rapidement bénéficier de l’aide de médecins seniors. De là à suggérer l’existence d’une corrélation entre les deux il n’y a qu’un pas, qui permettrait de lever une part du mystère d’un mois de janvier spécialement meurtrier. La même explication pourrait bien entendu être invoquée dans la mortalité estivale.

Il existe peu d’études sur le sujet, c’est dommage, cette carence accréditant la dissimulation d’un fait essentiel derrière un prétendu mystère statistique. Pourtant la grande revue The Lancet a publié en février 2014 une très intéressante analyse conduite dans neuf pays dans les services de chirurgie de près de 30 hôpitaux. Elle démontre que les hôpitaux dans lesquels 60 % des infirmières ont un niveau licence et ont en charge 6 patients en moyenne, auront environ 30 % de mortalité en moins que ceux dans lesquels seulement 30 % des infirmières ont un niveau licence et s’occupent de 8 patients.

La logique de ce constat s’inscrit comme une évidence, il serait dommageable de ne pas s’y référer davantage pour expliquer la mortalité saisonnière bien mise en évidence par le statisticien, au risque de susciter la méfiance sinon la défiance vis-à-vis d’un système de soins qui n’en demande pas tant.

Hercule avait raison mais Agatha aurait eu tort

A suivre Hercule POIROT il apparaît que l’enquêteur a raison de ne pas s’accommoder de l’évidence ou d’une absence d’explication de ce qui semble mystérieux, surtout lorsqu’il s’agit de santé publique.

Alors pour une fois Agatha CHRISTIE aurait-elle eu tort en faisant dire à l’un de ses personnages dans l’un de ses livres : « Le type qui a dit qu’on avait toujours tort de donner des explications avait cent fois raison ». Mais le pensait-elle vraiment ?

Pour en savoir plus :

1 – Janvier est le mois où vous avez le plus de risques de mourir
www.lemonde.fr/…/janvierest-le-mois-ou-vousavez-le-plus-de-chances-de-mourir..

2 – OMS Manuel d’analyse de mortalité
apps.who.int › WHO IRIS › Headquarters › Publications

3 – INSEE Démographie Nombre de décès France métropolitaine
www.insee.fr/fr/bases-de-donnees/bsweb/doc.asp?idbank=000436394

4 – Le froid n’est pas entièrement responsable de votre rhume, la preuve
www.huffingtonpost.fr/2014/11/08/froidrhume_n_6115184.html

5 – Les bilans annuels de la sécurité routière en France
www.securite-routiere.gouv.fr › … › Bilans annuels

6 – Watch out : This is the most DEADLY week of the year
www.mirror.co.uk › News › Ampp3d › New Year

7 – Nurse staffing and education and hospital mortality in nine European countries: a retrospective observational study
www.thelancet.com/journals/lancet/article/…/abstract

8 – Seasonality of death (full publication)
www.aihw.gov.au/WorkArea/DownloadAsset.aspx?id

 

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