Crash de l’A320 l’horrible besoin de transparence

DIDIER Jean-PierrePr Jean-Pierre DIDIER

professeur des universités
praticien hospitalier honoraire

jean-pierre@hopital-territoires.eu

 

Nous avons soif de transparence

La transparence est devenue pour notre société comme la soif, un besoin vital. Pour le satisfaire tous les moyens sont bons car nous ne saurions mourir de soif.

La transparence paraît devoir s’exprimer à la fois au niveau de chaque individu qui ne doit rien cacher et tout révéler de lui, par son attitude sinon ses postures, par ses écrits ou ses dires au besoin dans un coming out tantôt gêné, tantôt provocateur, tantôt triomphant ou prosélyte. Dans ce besoin de ne rien cacher, il ne craint pas le démenti exprimé par les actes de sa vie de tous les jours, quitte à fournir les arguments qui, en justifiant l’incohérence, valident et magnifient l’incroyable faillibilité de l’être !

BYUNG-CHUL HANLa transparence doit sans doute s’exprimer encore davantage au niveau sociétal, chaque citoyen revendiquant le droit de tout savoir, sur tout et tout de suite, sauf à nourrir rumeur et théorie du complot. En effet le sentiment d’opacité et la peur du secret suscitent la méfiance. Le citoyen se sent rassuré dès lors qu’en sachant tout il a consciemment ou non la sensation d’avoir tout compris. Aucun domaine n’est épargné, politique, diplomatie, économie, sciences, art, éthique ou religion. Le goût pour les faits divers et la téléréalité expriment avec force une « société de la transparence », bien décortiquée pour être mieux critiquée par Byung-Chul HAN dans un essai publié en langue allemande en 2012 (1).

Daniel SOULEZ LARIVIEREMon propos n’est pas de redécouvrir une question qui, tout en les opposant, passionne nos contemporains. L’appel de Mediapart de 2013 Nous avons le droit de savoir ayant réuni plus de 50 000 signataires et l’analyse de Daniel SOULEZ LARIVIERE dans son livre de 2014 intitulé La transparence et la vertu, avec pour sous-titre Du bon usage du secret, en témoignent (2).

Les propos et les analyses déjà publiés sur la transparence auraient sans doute plus de pertinence que les miens, qui n’ont pas l’ambition de disserter sur les causes du besoin de transparence semblant progresser dans notre société.

En revanche la pseudo transparence intervenue dans la médiatisation de la tragédie de l’A 320, précipité par son copilote Andreas LUBITZ contre une montagne des Alpes en rejoignant DUSSELDORF, me devient insupportable.

Les limites qu’il ne faut pas atteindre

Savoir ce que les pilotes ont pu se dire jusqu’à ne plus pouvoir échanger à travers une porte que l’un d’eux refusait d’ouvrir, savoir que celui-ci sans plus rien dire continuait à respirer, peut être à travers un masque à oxygène, savoir quels ont été les cris des passagers dans les derniers instants du vol en voyant le crash arriver, ne devrait pouvoir intéresser que les enquêteurs, dont c’est le métier de savoir et comprendre, afin que d’autres drames soient évités.

La large diffusion vers le grand public de ces informations relève d’une grande indécence, d’autant qu’elle intervient alors que tous les éléments capables d’accéder à leur totale compréhension ne sont pas réunis et ne le seront peut-être jamais.

Pire, une polémique a surgi à l’annonce de la découverte d’un enregistrement vidéo « des derniers moments » avant la catastrophe. Cette vidéo aurait été visualisée par plusieurs journalistes des journaux Bild et Paris Match. Une controverse s’est développée sur la réalité de cette découverte (3), le secret des sources interdisant toute démarche confirmative. N’en doutons pas, une ligne rouge vient d’être franchie.

En effet, nous savons tous qu’une telle éventualité est probable à une époque où la prise d’un cliché et l’enregistrement d’une vidéo sont devenus banals et qu’il est certain que de nombreux portables ont été retrouvés sur les lieux du drame. Mais était-il vraiment utile d’annoncer cette découverte macabre, comme si on voulait allécher le voyeur qui peut sommeiller en chacun d’entre nous ? Va-t-on diffuser ce que contiennent ces portables, en violant une dernière fois l’intimité de leurs malheureux propriétaires au prétexte de la soif de transparence ? Dans quel but le ferait-on, sinon de rechercher le sensationnel voire le profit né de sa diffusion ?

Trop, c’est trop, le cœur se soulève sous l’effet du poids des mots et du choc des images.

La hantise d’une bonne communication

La hantise de bien communiquer a conduit à de nombreuses déclarations, inspirées d’abord par la langue de bois, rapidement complétées par les révélations de journalistes à la langue bien pendue, mais surtout bien renseignés afin de tout dire, tout de suite. Comme prises de vitesse, les autorités judiciaires se sont très vite inscrites dans leur sillage, en livrant l’essentiel des secrets d’une première boîte noire retrouvée après le drame.

La présentation qui en a été faite est apparue tellement claire qu’elle a semblé surprendre même le monde des medias qui s’ingéniait à imaginer une foule d’hypothèses tendant à expliquer l’inexplicable.

Puis le monde des responsables politiques est apparu, mais les images de leur compassion ont malheureusement suscité réserves et critiques, d’autant que d’autres informations ou d’autres images n’ont pas tardé à exprimer l’embarras de bien communiquer des compagnies de transport ou d’assurance. Les unes se sont empêtrées dans leur souci de couvrir l’embauche et le maintien en fonction d’un pilote qui devait être le grand responsable de la catastrophe. Les autres ont été également gênées par le choix de la meilleure modalité d’annonce du juste dédommagement financier des familles, qu’il convenait de faire rapidement pour toutes sortes de raisons, plus ou moins avouables. Comme il est difficile de bien communiquer, et compte tenu du résultat, comme il est doit être difficile d’être un bon conseiller en communication…

Dans ce déferlement d’images, les plus émouvantes, celles qui ont sonné douloureusement juste, concernaient ceux qui avaient perdu des êtres chers et venaient se recueillir, loin devant la paroi tragique contre laquelle une partie d’eux-mêmes s’était à jamais brisée. D’autres, toutes aussi émouvantes concernaient ceux qui n’hésitaient pas à accueillir et consoler, ceux qui recherchaient les morts et les traces qu’ils avaient laissées pour aider leurs familles à faire leur deuil, ceux qui en récupérant les débris et la seconde boîte noire permettraient de mieux comprendre, ceux qui enfin organisaient rapidement l’accès à un site qui a vocation à devenir un sanctuaire. Espérons toutefois que cette facilité d’accès n’ait pas permis à des tiers de fouiller le site, à la recherche d’indices ou d’objets capables de relancer la machine médiatique à coup de révélations à sensation, en devenant des sources nauséabondes.

Le secret des sources

La liberté de la presse est consacrée par la loi du 29 juillet 1881, remaniée à plusieurs reprises notamment par la loi du 4 janvier 2010.

Conformément à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, il ne pourra y être dérogé qu’à titre exceptionnel, l’intervention de l’autorité judiciaire ne pouvant porter atteinte directement ou indirectement au secret des sources que si :

– un impératif prépondérant d’intérêt public le justifie ;

– et si les mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au but légitime poursuivi.

La sagesse du législateur a ainsi permis d’instaurer un équilibre entre deux nécessités, celle du respect de l’ordre public et celle de la protection des sources, permettant au journaliste de rechercher et de disposer de toutes informations utiles au citoyen.

Dans le cas du crash de l’A320, de nombreuses sources se sont manifestées, notamment dès l’analyse des informations fournies par la première boîte noire, qui ont été rapidement transmises à la presse américaine, quelques heures seulement après une conférence de presse du Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile qui n’en avait pratiquement rien dit.

Le vice-président du syndicat national des pilotes de lignes, Jean-Jacques ELBAZ, s’en est ému : « Les pilotes acceptent d’être enregistrés sur leur lieu de travail pour faire progresser la sécurité des vols. Mais il est inacceptable de jeter ces conversations en pâture dans la presse. C’est un manque de respect pour la procédure judiciaire et surtout pour les familles. Il faut respecter le temps de l’enquête ».

Des personnes vraisemblablement tenues au secret professionnel y ont dérogé pour devenir des sources, dans quel but ? En réaction à la langue de bois du BEA, en souhaitant venir au secours d’une vérité impatiente d’éclater au grand jour, tout en prenant au passage le juste prix d’une info à sensation ? Une plainte a été déposée. Au nom de la transparence le moins que le citoyen puisse attendre ce sont des réponses à ces interrogations.

La même appétence des sources pour le sensationnel a sévi avec davantage de cynisme lors de la découverte puis la révélation de la vidéo des dernières minutes précédant le crash, extraite d’un téléphone portable, « récupéré dans les décombres par une source proche de l’enquête » a précisé Frédéric HELBERT journaliste de Paris Match. Les autorités embarrassées par cette information ont mis en doute l’authenticité de la vidéo, mais le journaliste a confirmé : « Les autorités démentent, mais demandez au procureur pendant combien de temps un protagoniste très important de l’enquête, qui possède des enregistrements, va taire ces informations ? » La source est restée muette et court toujours.

Si d’aucun en doutaient, il existe donc des fuites, issues comme on dit « de sources bien informées ». Certes la protection de la source reste un impératif pour l’expression de la démocratie et le respect de la liberté de la presse, mais on peut regretter que cette source soit aussi facilement déresponsabilisée, aussi bien couverte, et exploitée sans plus de discernement.

Le secret médical

Comme le secret des sources, le secret médical est bien encadré dans l’article 4 du code de déontologie (article R.4127-4 du code de la santé publique) : « Le secret professionnel, institué dans l’intérêt des patients, s’impose à tout médecin dans les conditions établies par la loi. Le secret couvre tout ce qui est venu à la connaissance du médecin dans l’exercice de sa profession, c’est-à-dire non seulement ce qui lui a été confié, mais aussi ce qu’il a vu, entendu ou compris ».

Pourtant, à force de fuites, de révélations et autres confidences, des informations du dossier médical couvertes par ce secret ont circulé et circulent toujours dans les médias internationaux, donnant lieu à des interprétations multiples.

Rien ne nous a été épargné, allant du suicide d’un personnage guetté par la suppression prochaine de sa licence professionnelle, à la discussion de ses antécédents psychiatriques de dépression sévère ou neurologiques, en passant par le « suicide altruiste » d’un détraqué qui aurait voulu sauver quelques-uns de ses contemporains d’un insoutenable futur, l’hypothèse d’un épisode somnambulique présentée avec la caution d’un psychiatre spécialiste du stress, le comportement désespéré d’un éconduit dont la petite amie attendrait un enfant de lui, ou encore la paranoïa d’un homme passionné d’aviation qui ne pouvant devenir commandant de bord a préféré en finir au-dessus des chères montagnes qu’il survolait dans son planeur lors de ses vacances d’adolescent (4-5-6).

Là encore, trop c’est trop. Il en est assez de ces romans, de ces discours pseudo scientifiques et pontifiants tellement déplacés devant l’horreur suscitée par la mort de tant d’innocents. On retrouve là encore la trace sulfureuses des sources, mais surtout les effets désastreux de leur exploitation alors que l’enquête en cours ne permet pas de donner des conclusions fiables.

Plus digne d’intérêt, dans ce contexte, devrait être la réflexion sur l’interprétation du secret médical amorcée à travers une polémique remettant en cause ce secret médical. Le crash de l’A320 dans les Alpes françaises aurait-il pu être évité si le psychiatre qui semble avoir suivi le copilote avait informé les autorités ou l’employeur ? Le débat est ouvert, mais la réponse n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

Le début d’une polémique

Frank Ulrich MONTGOMERYEn Allemagne, pays directement touché par le drame, Frank Ulrich Montgomery, président de l’ordre allemand des médecins, estime « hautement dangereux de mener un débat populiste et d’agir à la va-vite ». Il argumente sa position en rappelant que le dialogue médecin – patient doit impérativement se dérouler dans un climat de confiance. On comprend l’argument car comment maintenir cette confiance si le patient, sachant que ce qu’il dira pourra être exploité contre lui, aura naturellement tendance à ne rien révéler de ce qui pourrait lui nuire ?

Pourtant, alors que le secret médical est très respecté en Allemagne, cela n’a semble-t-il pas empêché Andréas LUBITZ de déchirer son arrêt maladie pour aller sans autre formalité prendre pour une dernière fois les commandes d’un avion dans lequel il n’aurait pas dû monter ce matin-là. On peut imaginer les regrets qu’a peut-être eus le médecin qui, au courant des problèmes d’un tel patient à risque, n’aurait pas alerté en son temps son confrère de la compagnie. Il doit ressentir douloureusement le poids des morts sur sa conscience.

En France le Pr Bernard DEBRE considère que le praticien psychiatre ou neurologue qui suivait Andréas LUBITZ a même commis « une faute extrêmement grave, en ne préférant pas sa conscience professionnelle au secret médical ».

Jean-Marie FAROUDJAAu conseil national de l’Ordre des médecins, le Dr Jean-Marie Faroudja, président de la commission éthique et déontologie, tout en n’étant pas favorable à une révision des règles, n’est « pas hostile à une réflexion quant à leur interprétation ». Les instances ordinales pourraient être réunies prochainement pour statuer sur les cas où, en conscience, un praticien peut envisager de passer outre à l’article 4 du code de déontologie.

En effet la question est peut-être moins de changer un texte que de savoir le lire et l’interpréter dans l’intérêt de tous, en sachant faire la part qui revient à la protection de la liberté individuelle et celle qui s’impose à la protection de la société.

Pourtant une telle sagesse peut ne plus être pertinente dans une société dont les règles ont été profondément modifiées. Ainsi pendant quelques années, le code de déontologie médicale n’a-t-il pas été en contradiction avec la loi KOUCHNER relative aux droits des patients, à propos du droit à l’information, les médecins ayant souhaité continuer d’adapter l’information délivrée au patient à sa capacité de la comprendre ?

Alors, dans le cas particulier des professions à risques pour la société, lorsqu’il s’agira de réfléchir à l’interprétation des règles du secret médical « général et absolu », le président du conseil de l’Ordre devra veiller à ce que les modalités de cette interprétation soient bien définies et écrites dans un texte de référence. Les médecins aussi ont droit au principe de précaution !

Le besoin de maîtriser la dérive de la machine médiatique

Un article récent annonce qu’il pourrait y avoir un avant et un après le crash de l’A320 ; il passe en revue plusieurs mesures de sécurité en cours de discussion (7). Il est très vraisemblable, toutefois qu’en complément de ces mesures techniques, l’horrible transparence qui s’exprime à cette occasion aura sans doute des conséquences sur l’appréhension du secret dans le contexte de la soif de transparence de notre société.

Qu’il s’agisse du secret professionnel, du secret médical et du secret des sources, il ne sera plus possible de laisser dériver l’éthique de la « la machine médiatique ».

Patrick CHARAUDEAUComme l’a écrit en 2010 Patrick CHARAUDEAU (8), elle « ne peut s’empêcher de sélectionner des événements dramatiques et extraordinaires, comme si tout ce qui n’est pas « saillant », excessif, inouï, insolite ou tragique était insignifiant et n’était pas digne d’être mis sur la scène publique » en concluant « Ce n’est qu’en agissant sur les possibles dérives de la machine médiatique et du discours journalistique que pourra s’établir un certain équilibre entre éthique de conviction et éthique de responsabilité ».

Le temps en est venu….

Pour en savoir plus

1 – Byung-Chul Han Transparenzgesellschaft; Ed Matthes & Seitz, Berlin 2012

2 – Daniel Soulez Larivière La transparence et la vertu Ed Albin Michel Paris 2014

3 – Florian Bardou Crash de l’A320 : imbroglio autour de la vidéo d’un passager
http://www.metronews.fr/

4 – Caroline Michel Crash de l’A320 : le coup de folie du pilote, sujet tabou
http://tempsreel.nouvelobs.com/

5 – Christian Delahaye Crash de l’A320 de Germanwings : l’hypothèse somnambulique est la seule médicalement envisageable à ce jour
www.lequotidiendumedecin.fr › Actualités

6 – Nicolas Jacquard Crash de l’A320 : Andreas Lubitz était «obsédé» par les Alpes

7 Il pourrait y avoir un avant et un après le crash de l’A320
http://tempsreel.nouvelobs.com/

8 – Patrick Charaudeau Une éthique du discours médiatique est-elle possible ?
http://communication.revues.org/

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