L’aveu

CQ portraitChristian QUEYROUX

christian@hopital-territoires.eu

L’APM du 4 juin 2015 se fait l’écho de l’état d’avancement du dossier des emprunts toxiques contractés par des hôpitaux et dont les taux d’intérêt ont explosés et leurs budgets avec eux.

Y aller ou pas ?

La MECSS (Mission d’évaluation et de contrôle de la Sécurité sociale) exhorte les banques à trouver une issue honorable en renonçant aux pénalités de sortie. On apprend également  que la rapporteur suggère de développer une formation pour les directeurs d’hôpital, afin qu’ils puissent comprendre la complexité des montages financiers.

aveu0001Un autre intervenant juge les directeurs bien formés, mais confie qu’une formation n’était pas nécessaire pour comprendre qu’il était « très périlleux » de se lancer dans les Plans Hôpital 2007 et 2012, qui ne marchaient qu’avec des taux à 2 % et des dettes élevées.

Aujourd’hui tout le monde semble donc considérer qu’il n’aurait pas fallu y aller…

« Il faut réinterpréter le passé à la lumière du présent… »

Artur London dans l’Aveu évoque notamment son interrogatoire par un jeune officier du NKVD (futur KGB) qui l’accuse d’avoir été le complice d’un espion américain puisque le Premier secrétaire du parti tchécoslovaque, dont il était un collaborateur direct, a avoué ‑ on peut se demander sous quelle pression et avec quelles méthodes ‑ être un espion à la solde des Américains.

Artur LondonArtur London lui répond qu’au contraire il était le collaborateur d’un héros de l’Union Soviétique décoré sur ordre du Kremlin.

La réponse du jeune officier est la suivante :

« Puisqu’il a avoué avoir toujours été un espion américain et même si vous pensiez collaborer avec un héros de l’Union soviétique, vous avez été objectivement le collaborateur et donc le complice d’un espion américain. » et il concluait : « Il faut réinterpréter le passé à la lumière du présent… »

Mais quel lien me direz-vous avec ce qui précède ? J’y viens …

Se pendre ou se vendre ?

Naguère en 2007, puis en 2012, les directeurs qui voulaient devenir héros de l’Union soviétique, ou plus prosaïquement qui tenaient à leur carrière, étaient incités, non pas par des agents du KGB mais par des prosélytes de la nécessaire modernisation des hôpitaux ‑ qu’on avait soit dit en passant mis en situation de ne même pas pouvoir assurer la maintenance courante de leurs biens ‑ à se lancer hardiment dans les projets d’emprunts à taux « très » variable, ou bien encore dans les P.P.P. (partenariat public privé), mais qu’on pourrait rebaptiser Particulièrement Profitable pour le Privé.

Cela leur laissait en somme le choix entre se pendre ou se vendre.

Ceux qui résistaient étaient considérés comme timorés, voir incompétents. J’ai une pensée amicale pour un de nos collègues, gestionnaire avisé et bougon, qui depuis de nombreuses années conduit la maintenance et la rénovation de son établissement en bon père de famille grâce à un autofinancement judicieusement alimenté, et qui a toujours éconduit les marchands d’illusion.

Que croyez vous qu’il advint de lui ? Lui confia-t-on un autre établissement plus important ? Que nenni, il est toujours au même poste, car si l’envie ne manquait pas de le déplacer à titre de sanction pour son mauvais caractère et son indépendance coupable, il aurait quand même été difficile de le sanctionner pour excès de bonne et prudente gestion.

En avoir ou pas ?

En d’autres termes, les directeurs d’hôpitaux ont été incités à suivre la pente officielle, leurs fût-elle fatale, et aujourd’hui à l’instar de l’officier du KGB reprochant à Artur London d’avoir été complice d’un espion américain, ceux qui se penchent sur un passé récent, requalifient eux aussi à la lumière du présent des décisions prises au regard du moment, des circonstances et des incitations.

aveu0002Que des collègues aient commis des imprudences, peut-être… mais tous ceux qui devaient les conseiller, à commencer par les organismes spécialisés et les services compétents, les ont non seulement encouragé, mais incité à sauter le pas, en assurant que c’était le sens de l’histoire et du progrès.

A l’époque du Plan Hôpital 2012, j’avais écrit dans un article qu’avec Hôpital 2007 la moitié des établissements était surendettée et que grâce à Hôpital 2012 l’autre moitié pourrait les rejoindre.

Bien sûr il s’agissait d’une exagération stylistique, mais toutefois plutôt pertinente même si elle était aussi impertinente.

C’était une époque où un directeur d’établissement pouvait « sauter » en 24 heures pour avoir énoncé urbi et orbi face à la presse, une évidence à savoir que, je cite : « La suppression de tout aléa en psychiatrie était peu probable » certes après que les plus hautes autorités de l’Etat aient affirmé le contraire.

Cette pression, pas toujours aussi lumineusement démontrée, était cependant bien présente, qui a sans doute contribué à ce que la plupart des directeurs sollicités aient dit oui : il n’est pas toujours facile de résister quand le courage de s’opposer peut rimer avec échouage et l’acceptation avec promotion.

***

2 réflexions au sujet de « L’aveu »

  1. DEFORGES

    Merci Christian. J’ai l’expérience de ça : j’ai osé m’opposer à Ritter car « je soutenais des orientations contraires à celles de l’agence » malgré l’appui du collège médical et des partenaires sociaux et de mes deux présidents (SIH) ils m’ont muté sur un simple message…
    Je n’ai pas résisté sinon c’est l’hôpital d’Oyonnax qui aurait été sanctionné.
    Toute ma carrière à été brisée, te lire fait du bien

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    1. LARDY

      Bravo Christian je reconnais la suavité de ton style et ton art consommé de ménager les susceptibilités ! Le Quai d’ ORSAY pour toi c’est fichu!
      …. Mais il est bon parfois que les vérités soient dites et écrites. Pour ma part je n’aborde les marchands de vent que muni d’une cuiller à long manche, mais encore faut-il que la situation des Etablissements permette de le faire…. Dans un domaine différent (la démographie médicale) j’ai été complimenté pour une masse salariale médicale réduite à sa plus simple expression, et des pavillons pleins (« forte activité »)… En psychiatrie! ce qui était exactement le contraire de ce qu’il fallait faire; Surprise et irritation de mon évaluateur qd je le lui ai lâché !! Le secteur et l’ambulatoire lui avaient échappé…

      Ça ne fait rien l’important c’est de pouvoir se regarder dans la glace

      Amicalement,

      J C L

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