Poésie : Sylvia Plath – Le chirurgien à 2 heures du matin

sylvia-plath-1Sylvia Plath, née en 1932 à Boston, suicidée à 30 ans à Londres, est une écrivaine surtout connue de nos jours comme poète, bien qu’elle ait rencontré la notoriété par son roman The Bell Jar (La Cloche de détresse), inspiration autobiographique décrivant sa première dépression.

Dans le poème ci-dessous, c’est manifestement son inspiration poétique admirable et son vécu tourmenté qui lui ont permis de rendre avec tant de force et de justesse l’atmosphère d’un service de chirurgie au milieu de la nuit.

THE SURGEON AT 2 A.M.

The white light is artificial, and hygienic as heaven.
The microbes cannot survive it.
They are departing in their transparent garments, turned aside
From the scalpels and the rubber hands.
The scalded sheet is a snowfield, frozen and peaceful.
The body under it is in my hands.
As usual there is no face. A lump of Chinese white
With seven holes thumbed in. The soul is another light.
I have not seen it; it does not fly up.
Tonight it has receded like a ship’s light.

It is a garden I have to do with — tubers and fruits
Oozing their jammy substances,
A mat of roots. My assistants hook them back.
Stenches and colours assail me.
This is the lung-tree.
These orchids are splendid. They spot and coil like snakes.
The heart is a red-bell-bloom, in distress.
I am so small
In comparison to these organs !
I worm and hack in a purple wilderness.

The blood is a sunset. I admire it.
I am up to my elbows in it, red and squeaking.
Still it seeps up, it is not exhausted.
So magical ! A hot spring
I must seal off and let fill
The intricate, blue piping under this pale marble.
How I admire the Romans —
Aqueducts, the Baths of Caracalla, the eagle nose !
The body is a Roman thing.
It has shut its mouth on the stone pill of repose.

It is a statue the orderlies are wheeling off
I have perfected it.
I am left with an arm or a leg,
A set of teeth, or stones
To rattle in a bottle and take home,
And tissue in slices — a pathological salami.
Tonight the parts are entombed in an icebox.
Tomorrow they will swim
In vinegar like saints’ relies.
Tomorrow the patient will have a clean, pink plastic limb.

Over one bed in the ward, a small blue light
Announces a new soul. The bed is blue.
Tonight, for this person, blue is a beautiful colour.
The angels of morphia have borne him up.
He floats an inch from the ceiling,
Smelling the dawn draughts.
I walk among sleepers in gauze sarcophagi.
The red night lights are flat moons. They are dull with blood.
I am the sun, in my white coat,
Grey faces, shuttered by drugs, follow me like flowers.

 

LE CHIRURGIEN À 2 HEURES DU MATIN

La lumière blanche est artificielle, et aussi hygiénique que les cieux.
Les microbes ne peuvent y survivre.
Ils s’en vont dans leurs vêtements transparents, écartés
Des scalpels et des mains de caoutchouc.
Le drap ébouillanté est un champ de neige, gelé et paisible.
Le corps en dessous est entre mes mains.
Comme d’habitude, il n’y a pas de visage. Une masse de blanc de Chine
Avec sept trous faits du pouce. L’âme est une autre lumière.
Je ne l’ai pas vue ; elle ne s’élève pas.
Ce soir elle s’est estompée comme la lumière d’un navire.

C’est un jardin auquel j’ai affaire — tubercules et fruits
Exsudant leurs substances gélatineuses,
Un écheveau de racines. Mes assistants les raccrochent.
Puanteurs et couleurs m’assaillent.
Ceci est l’arbre du poumon.
Ces orchidées sont splendides. Elles se tachent et se lovent comme des serpents.
Le coeur est une clochette rouge, en détresse.
Je suis si petit
En comparaison de ces organes !
Je me faufile et taille dans une jungle pourpre.

Le sang est un coucher de soleil. Je l’admire.
Je suis dedans jusqu’aux coudes, rouge et glapissant.
Il continue de suinter, inépuisablement.
Tellement magique ! Une source chaude
Que je dois condamner et laisser emplir
Les conduits bleus, compliqués sous ce marbre pâle.
Comme j’admire les Romains —
Aqueducs, les Bains de Caracalla, le nez d’aigle !
Le corps est une chose romaine.
Il a refermé la bouche sur la pilule en pierre du repos.

C’est une statue que roulent les garçons de salle.
Je l’ai amenée à la perfection.
Je reste avec un pied ou une jambe,
Une denture, ou des calculs
À faire tinter dans un flacon et rapporter à la maison,
Et du tissu en rondelles — un salami pathologique.
Cette nuit ces pièces sont ensevelies dans une glacière.
Demain elles nageront
Dans du vinaigre comme des reliques de saints.
Demain le patient aura un bras en plastique rose, impeccable.

Dans la salle, au-dessus d’un des lits, une petite lumière bleue
Annonce une nouvelle âme. Le lit est bleu.
Ce soir, pour cette personne, le bleu est une couleur magnifique.
Les anges de la morphine l’ont soulevé.
Il flotte tout près du plafond,
Respire les courants d’air de l’aurore.
Je marche au milieu de dormeurs dans des sarcophages de gaze.
Les veilleuses rouges sont des lunes plates. Elles sont ternes de sang.
Je suis le soleil, dans ma blouse blanche,
Des visages blêmes, aux yeux murés par les drogues, me suivent comme des fleurs.

Arbres d'hiver***

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