Livre : Faut-il se soucier du care ?

Faut-il se soucier du careLe Care ? Personne ne sait bien le traduire. En français, sollicitude, soin, cœur rendent imparfaitement l’idée lancée par Gilligan, Noddings et Tronto dans les années 80, très tardivement diffusée en France et finalement analysée ici, d’une réflexion sur la place du souci pour autrui.

On se souvient peut-être de la petite polémique suscitée par Martine AUBRY en 2007 : marquée à la gauche du PS, elle avait manifesté son intérêt pour le Care dont pourrait s’inspirer une politique de gauche. Manuel VALS, identifié à la droite du PS avait trouvé l’occasion d’une attaque de revers pour démontrer son attachement aux « principes de gauche », en moquant cette adhésion au care et en estimant que ces « principes de gauche traditionnels » n’avaient nul besoin de ce nouveau concept anglo-saxon…

Depuis lors, le débat, même passé de mode, n’a cessé de s’entretenir à bas bruit.

Nous avions eu l’occasion, dans d’autres colonnes, de moquer un peu ce care qui, à la lecture du plaidoyer de Fabienne Brugère L’éthique du care paru en 2011, semblait vêtir d’habits neufs la bonne vieille charity et donc effectivement réduire le principe de solidarité collective à une démarche de bienfaisance individualiste…

Et comme, en plus, les promotrices (majoritairement des femmes en effet) du care lui donnaient pour assises des traits de caractère ou d’attitudes altruistes spécifiquement féminines, le fatras idéologique du genre vint tout embrouiller et donner à certains adversaires masculins du care  l’occasion de dévoiler leurs relents de machisme !

Francesco Paolo AdornoEn tout cas, nous n’avions rien lu quant à une analyse serrée et rigoureuse du concept. Le livre de F.P. Adorno vient enfin combler cette lacune.

Au fil de la démonstration, nous sommes amenés à suivre l’auteur qui « doute fortement de la radicalité et de la nouveauté des éthiques du care et considère qu’il s’agit plutôt d’un ensemble de formules vagues destinées à épater le bourgeois, qui finissent par se retourner contre celles qui les théorisent. »

Et aussi d’admettre ses conclusions lorsqu’il estime que le care propose une anthropologie aux conséquences néfastes : dans le monde que dessinent les théoriciens du care, il y aurait d’une part des individus vulnérables et dépendants, en attente de care, de l’autre des individus qui se croient autonomes et autosuffisants. Les seconds ‑ les caregivers ‑ construisent cette fausse image d’eux-mêmes sur le travail des premiers ‑ les caretakers ‑ qu’ils exploitent souvent sans même s’en rendre compte.

La confusion entre social et politique, entre privé et public, entre morale rationnelle universelle et sentimentalisme particulier sont trois indices de cette dérive éthique et politique.

Pourquoi avoir prêté attention à ce petit livre, très intelligent certes, mais qui analyse un concept quelque peu en veilleuse ces derniers temps ?

Parce que l’histoire montre que souvent, dans le dessein de se défaire d’une « valeur » devenue trop contraignante, trop exigeante ou (horreur !) trop onéreuse, plutôt que l’attaquer frontalement on commence par promouvoir dans le public des ersatz, de la pacotille, des charlataneries. Or il se trouve que les principes de solidarité, de sécurité sociale, de services publics sont en danger ; on ne cesse de nous culpabiliser de ces « singularités », voire « bizarreries » françaises ; les évènements européens les plus récents nous rappellent où mène le discours de normalisation et d’orthodoxie. C’est pour cela qu’il faut être attentif à ces concepts nouveaux qu’on veut nous fourguer.

Francesco Paolo Adorno est professeur de philosophie morale à l’Université de Salerne. Dernier ouvrage paru : Le Désir d’une vie illimitée. Anthropologie et bioéthique, 2012.

Faut-il se soucier du care ?

Francesco Paolo Adorno

mai 2015 – 177 pages – 18 €

Collection penser / rêver

Editions de l’Olivier

DM

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