Vers une ophtalmologie à deux vitesses ?

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Dr Jacques Legrand, Paris

jacques.legrd@hotmail.com

 

Coût des consultations et des équipements, baisse des remboursements, rôle des mutuelles et des sur-complémentaires, pénurie d’ophtalmos : l’accès aux soins visuels est loin d’être simple, et fluide… Sommes-nous en train de mettre en place une ophtalmologie à deux vitesses ?

La santé visuelle : une problématique qui regarde beaucoup d’entre nous

Franck von LennepLa santé visuelle n’est pas un aspect anecdotique de notre système de soins. Comme le souligne Franck Von Lennep, directeur de la DREES, « la santé visuelle n’est pas une question de santé tout à fait comme les autres car elle concerne tout le monde, ou presque ».

En effet, plus de 2 français sur 3 portent des lunettes, et les troubles visuels concernent quasiment la totalité de la population après 50 ans. Et avec le vieillissement de la population, et le travail généralisé sur écrans, le phénomène ne fera que s’accentuer.

Yves GuéninYves Guénin, secrétaire général d’Optic 2000, première chaîne d’opticiens en France rappelle ainsi à juste titre que la filière doit assumer son « rôle de santé publique».

Pas tous égaux face à l’accès aux soins visuels

Or aujourd’hui, les inégalités dans l’accès aux soins sont une réalité. Comme l’explique Franck Von Lennep, les enquêtes de la DREES révèlent que les « patients disposant de hauts revenus » sont « généralement mieux équipés » ; et soulignent également « le taux de renoncement aux soins optiques pour raisons financières ».

Les mesures visant à limiter les remboursements des équipements optiques adoptées en 2015 pourraient encore accentuer le phénomène… En effet désormais, les remboursements sont plafonnés (150 € pour les montures, 320 € pour les verres simples et 450 € pour les verres progressifs), et les mutuelles ne peuvent plus rembourser qu’une paire tous les deux ans, contre une tous les ans auparavant. Or les cotisations ne baissent pas pour autant…

Jean-Philippe Guilbert, DG de Morel Lunettes, dénonce « une santé à deux vitesses, qui réserverait les produits performants aux plus aisés et les produits basiques aux autres ». Et prévient que ces mesures risquent de faire reculer « la création, la qualité, la R&D ».

Outre ces questions financières, l’accès aux soins visuels se heurte aussi au problème des déserts médicaux et de la pénurie d’ophtalmo. C’est d’ailleurs l’autre facteur essentiel de renoncement aux soins. Selon le dernier sondage Yssup Research, il faut en moyenne 85 jours pour obtenir un rendez-vous chez l’ophtalmo. Mais ce chiffre s’élève à 205 jours dans la Loire… qui affiche par ailleurs un taux de refus de rendez-vous de 65 % !

Des initiatives sur le terrain et une filière qui se mobilise

Jean-Claude HachePour proposer des solutions, la filière visuelle s’est rassemblée dans une démarche originale. Elle a créé dès 2014 une association filière optique d’excellence, qui regroupe différents professionnels du secteur (ophtalmo, orthoptiste, industriels de la lunette et opticiens) : « C’est en travaillant de façon transversale que nous trouverons les meilleures solutions pour aider les patients », explique Jean-Claude Hache, professeur d’ophtalmologie à Lille.

En octobre dernier, les acteurs de ce Comité (Alcon, Carl Zeiss Vision France, Cooper vision, 2M contact, Essilor, Krys Group, Luxottica, Morel Lunetterie, Optic 2000, Optissimo, Transitions) se sont structurés en créant une association baptisée Comité filière optique d’excellence, dont Jean-Claude Hache a pris la présidence.

Yves Guénin, secrétaire général d’Optic 2000, l’une des entreprises à l’initiative de la démarche, résume ainsi les objectifs du Comité : « Il s’agit de faire progresser la qualité de la filière et l’homogénéité des prestations, et de fluidifier l’accès aux soins ». Et de replacer le patient au cœur des réflexions. Un socle de principes a ainsi été élaboré, qui vise à garantir et renforcer la qualité des équipements optiques et des services, à améliorer la coordination des rôles des différents acteurs de la filière, notamment en renforçant les délégations de compétences, et à garantir l’accès aux soins.

Pour permettre de concilier qualité, accessibilité et homogénéité des soins, avec l’appui du maillage territorial offert par le réseau des opticiens, l’Association milite pour que la formation de ces derniers soit plus poussée (qu’elle se déroule sur 3 ans notamment).

Sur le terrain, sont aussi expérimentés les cabinets pluridisciplinaires, qui reposent sur la délégation de tâches entre ophtalmos et orthoptistes. Les ophtalmos délèguent la partie technique des examens aux orthoptistes, ce qui permet au médecin, comme l’explique le Dr Pelen, de « se concentrer sur la partie strictement médicale, analyse des résultats et accueil du patient ». Et réduit sensiblement les délais d’attente…

Aller au-delà des discussions marchandes et des corporatismes

Cette délégation de compétences est strictement encadrée par la loi, et il s’agit d’un axe que le gouvernement souhaite développer, et suit en partie les recommandations du rapport Voynet rendu public à l’automne, et à propos duquel le Comité filière optique d’excellence avait déclaré : « un consensus se dessine sur les évolutions à apporter au parcours de soins. En particulier, il apparaît nécessaire de mieux coordonner les intervenants de la filière ».

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