Albert Cohen et la douleur

Hier soir, dans la belle (et unique) émission littéraire de France Télévisions La grande librairie, l’une des invitées, Chloé Delaume, déclarait qu’elle n’aimait pas Belle du Seigneur d’Albert Cohen, paru en 1954, à cause de son intrigue invraisemblable et son style lourdingue au lyrisme fané.

Sans partager ce jugement, d’autant que je n’ai pas relu le roman depuis plus de 40 ans, je me souviens l’avoir trouvé un peu longuet (990 pages) ; mais j’avais estimé, peut-être à tort, qu’il fallait le lire au deuxième degré, tant la description des deux héros, l’un haut fonctionnaire à la SDN, elle Suisse, aristocrate et protestante, ballotés par un amour coupable entre le Ritz de Genève et une villa sur la Côte d’Azur, est manifestement ironique et féroce.

Quoi qu’il en soit, ce qui a initié mon admiration pour Albert Cohen et ne s’est pas estompé depuis, c’est d’avoir lu Le livre de ma mère, paru lui aussi en 1954, récit autobiographique, court cette fois (70 pages) ; et notamment ce passage :

« Les poètes qui ont chanté la noble et enrichissante douleur ne l’ont jamais connue, âmes tièdes et petits cœurs, ne l’ont jamais connue, malgré qu’ils aillent à la ligne et qu’ils créent génialement des blancs saupoudrés de mots, petits feignants, impuissants qui font de nécessité vertu. Ils ont des sentiments courts et c’est pour ça qu’ils vont à la ligne. Faiseurs de chichis, prétentieux nains juchés sur de hauts talons et agitant le hochet de leurs rimes, si embêtants, faisant un sort à chaque mot excrété, si fiers d’avoir des tourments d’adjectifs, tout ravis dès qu’ils ont écrit quatorze lignes, vomissant devant leur table quelques mots où ils voient mille merveilles et qu’ils suçotent et vous forcent à suçoter avec eux, avisant les populations de leurs rares mots sortis, rembourrant de culot leurs maigres épaules, rusés managers de leur génie constipé, tout persuadés de l’importance de leur pouahsie.

La douleur qui rabâche et qui transpire, la bouche entrouverte, ils n’en chanteraient pas la beauté s’ils l’avaient connue, et ils ne nous diraient pas que rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur, ces petits bourgeois qui n’ont rien acheté à prix de sang. Je la connais, la douleur, et je sais qu’elle n’est ni noble ni enrichissante mais qu’elle te ratatine et réduit comme tête bouillie et rapetissée de guerrier péruvien, et je sais que les poètes qui souffrent tout en cherchant des rimes et qui chantent l’honneur de souffrir, distingués nabots sur leurs échasses, n’ont jamais connu la douleur qui fait de toi un homme qui fut. » [i]

Pur hasard, le livre je l’ai lu (en 1962 ou 1963) tandis que j’étais hospitalisé et venais de traverser quelques (courts) moments un peu désagréables. A cette époque, l’euthanasie et même la lutte contre la douleur « rédemptrice » étaient tenus pour péchés mortels ou laxisme moral par la plupart des croyants et des non-croyants. Je reçus donc cette charge comme une violente imprécation… qui me laissa époustouflé et ravi !

[i] Bibliothèque de la Pléiade, Albert Cohen, œuvres, page 757

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