De l’affaire Lambert à l’affaire Bonnemaison

Labayle DenisDr Denis LABAYLE
praticien hospitalier honoraire
écrivain (romans Noirs en blanc et A Hambourg, peut-être...)
denis@hopital-territoires.eu

 

Fin de vie : Combien faudra-t-il encore de cours d’assises et de recours en Conseil d’Etat pour faire voter une loi que le peuple réclame ?

Depuis dix ans, toutes les enquêtes le confirment, avec un pourcentage stable de 86 % des citoyens, qu’il faut modifier la loi actuelle dite Leonetti. Cette loi, basée sur une idéologie imposée, s’avère incapable de répondre à des situations humaines douloureuses, et favorise une clandestinité inacceptable. Certes, le concepteur se défend en affirmant que sa loi n’est pas suffisamment connue. Un argument qui ne tient pas : quand une loi est claire, elle est appliquée. Et  si elle avait été vraiment claire, elle n’aurait jamais obtenu l’unanimité de l’Assemblée nationale. On a jamais vu un texte apportant un réel changement de société obtenir l’unanimité des élus et ne pas engendrer de violents débats (que l’on se souvienne des accrochages agressifs entre parlementaires, lors des discussions sur les droits à la contraception, à l’avortement, ou pour le mariage pour tous !). Parce que ce texte était flou et ambigu, il a servi de paravent aux élus pour leur éviter d’aborder le fond du débat.

Aussi, la question se repose régulièrement, douloureuse pour les patients comme pour les soignants.

Dans un premier temps, sur les conseils du député Leonetti, l’attitude adoptée fut celle du « laisser mourir » qui préconisait la suppression de l’alimentation et la déshydratation. Même associée à une sédation, cette technique pouvait demander plusieurs semaines pour atteindre son objectif final : aider à mourir. À juste titre, certains médecins de soins palliatifs ont dénoncé dans la presse cette méthode dogmatique et inhumaine. Car, après tout, que ceux qui la défendent l’exigent pour eux-mêmes, mais qu’ils ne l’imposent pas aux autres !

Se rendant compte de la perversité de la première solution, objet de scandales, le législateur, toujours sous l’impulsion du même Leonetti, a proposé la « sédation terminale ». Aveu que la méthode précédente n’avait pas atteint son objectif et entrainait des souffrances inutiles pour le patient et sa famille. Cette nouvelle orientation est une autre forme d’aide médicale à mourir, donc une euthanasie qui ne veut pas dire son nom. À ceci près qu’elle reste dans la clandestinité, dans le flou et l’hypocrisie.

Rien n’est dit sur les produits susceptibles d’être employés, ni sur la durée minimale et maximale de cette sédation. Tout cela est soumis à l’appréciation du médecin, selon ses opinions et ses conceptions religieuses.

En effet, quelle association de produits à visée létale – car il faut appeler les choses par leur nom – est-elle légale dans ce cadre ? Quels sédatifs ? Quelle dose de morphiniques ? Quels produits anesthésiques peut-on employer sans aller devant les assises ? L’Hypnovel ? Le penthotal ? Le curare ? Et à quelle posologie ?

Dans les lois belges et hollandaises, ces produits et leurs posologies sont clairement mentionnés. L’association retenue est penthotal et curare.

Et combien de temps la sédation terminale doit-elle durer pour que le médecin ne soit pas trainé devant la justice ? Vingt-quatre heures ? Deux jours, trois jours ? Une  semaine ? Plus ? Qui le décide ?

C’est en raison de ces ambiguïtés législatives que le docteur Bonnemaison est jugé.

J’ai écouté sa défense devant le Conseil national de l’ordre des médecins et je l’ai entendu exposer les raisons précises et terriblement humaines qui l’ont amené à aider des patients à mourir. Quatre patients, tous au stade terminal, certains âgés de plus de 90 ans et dans le coma. Voilà pourquoi il a été mis en jugement.

Pour moi, son attitude a été dictée non pas par des principes idéologiques mais par une profonde humanité. Une humanité qu’on aimerait bien voir plus souvent dans cette profession devenue de plus en plus technique et affairiste. Avant même d’avoir été jugé par la justice officielle, avant même que celle-ci l’ait reconnu coupable ou innocent, il a été condamné par le conseil de l’ordre à une interdiction d’exercer toute activité professionnelle ! Au nom de quoi cet organisme dont on connait l’histoire et l’influence sur les grands débats de société (!) se permet-il de détruire un homme avant même qu’il ait été reconnu coupable par la justice de son pays ?

Il n’y aurait pas d’affaire Bonnemaison si on avait mis un terme à la clandestinité lors de la fin de vie et si on avait clarifié la loi, comme en Belgique et en Hollande. Là-bas, un médecin ne peut décider seul, la loi impose, entre autres, l’avis de deux médecins. On ne peut plus affirmer, comme j’en ai entendu beaucoup tels Axel Kahn, qu’il ne faut pas légiférer, qu’il faut que les médecins agissent selon leur conscience et que, s’ils sont pris, la justice sera clémente ! Voilà un homme cassé pour l’avoir cru.

Si la situation dans laquelle se retrouve le docteur Bonnemaison est injuste, celle de Vincent Lambert est absurde, pour ne pas dire honteusement inhumaine.

Quadriplégique, dans le coma, il est l’enjeu d’une idéologie aussi cruelle qu’aveugle. Comment peut-on au nom d’un sacro-saint respect de la vie aboutir à un tel manque d’humanité ? Là encore, que les défenseurs de la vie coûte que coûte s’appliquent à eux-mêmes leur théorie, leurs vœux seront respectés. Mais qu’ils ne l’imposent pas aux autres. Comme disait Léo Ferré, « le problème avec la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres. »

2014 03 22 Paris Salon du livre Denis Labayle - 206Et que dire des soi-disant « sages » (selon le journal Le Monde) du Conseil d’Etat, incapables de prendre leurs responsabilités et qui repoussent leur décision de semaine en semaine. Une prise de responsabilité que la société exige pourtant quotidiennement des médecins !

Il est temps que cette situation cesse et que la société décide. On ne peut continuer à suivre régulièrement, sans réagir, des affaires aussi médiatiques que douloureuses. Il est temps que les politiques fassent preuve de courage et mettent fin à cette hypocrisie. Qu’ils cessent également de croire qu’ils obtiendront l’assentiment général. Si le projet de loi est une véritable avancée, son débat sera houleux au Parlement. C’est une certitude. Mais une fois votée, elle ne fera, dans dix ans, pas plus de vagues qu’aujourd’hui les lois sur la contraception, le droit à l’avortement, le Pacs ou le mariage pour tous…

MalheurePitié pour les hommesusement, entre-temps, que d’injustices et de sacrifices inutiles !

La fin de vie ne doit plus être influencée par un enjeu idéologico-religieux, mais devenir un droit pour le malade de choisir sa façon de terminer sa vie selon ses convictions personnelles, et non celles des autres. N’oublions pas que c’est notre dernière liberté !

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