Poésie : Les malades – Armen Lubin

Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kerestedjian, né en 1903 à Istanbul et mort en 1974 à Saint-Raphaël, fut un écrivain et poète français d’origine arménienne. Il avait fui la Turquie en 1923 pour Paris afin d’échapper au génocide. Ce poème, extrait du recueil Le Passager clandestin, est paru en 1946.

Les malades

Leurs moyens leur permettent d’être veules
Pour obtenir des philippines d’une amande seule.

Ils leur permettent d’en rire aussi avec insistance
Ah ce rire, il racle un peu par où il passe.

Mais il faut manger tout, on leur en donne, c’est un devoir,
Au plus fort de la souffrance on leur donne du provisoire.

« Le provisoire! Voulez-vous en tâter la bosse ? »
Dit l’horloge par la voix monocorde des trépassés.

Mais le monde est plus grand que notre pensée
Mais le monde est plus petit que notre douleur.

Ici petit et là grand, ça fait toujours pitié,
Les deux morceaux unis, se révèle soudain l’éternité.

Les deux morceaux unis, les philippines dans l’amande
Avec leur double amertume forment une bande

Qui sans cesse se déroule, rouge et gris de couleur,
C’est le teint immuable de la douleur.

***

N.B. : Amandes philippines : appellation aujourd’hui délaissée pour désigner des amandes jumelles dans la même coque. Mais aussi, définition du Littré : Bonjour, Philippine, se dit, en forme de jeu, pour réclamer de quelqu’un de connaissance un petit cadeau. R. Quand, en Allemagne, on mange des amandes en société, et qu’une personne en trouve une à graine double, elle en garde une et donne l’autre à une personne de la société, de sexe différent ; et, à la première rencontre de ces deux personnes, celle qui dit la première : bonjour, Philippchen (vielliebchen), à l’autre, gagne un cadeau, à la discrétion du perdant. Une graine double s’appelle un vielliebchen. Philippchen est devenu par altération et assimilation Philippine en français, et vielliebchen signifie chose très-chère.

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