Devons-nous avoir peur du numérique ?

R-V M
rvm@hopital-territoires.eu

Le numérique envahit notre monde de la santé, toutes strates confondues, un monde nouveau et une troisième révolution industrielle sont en train de naître et s’ouvrent à nous tous. Notre monde hospitalier n’est pas épargné, dans ses missions, dans ses aspects prise en charge sanitaires et médico-sociales.

Nous sommes de plus en plus impactés par de nombreux changements de paradigmes qui nous amènent à intégrer cette vaste révolution technologique dans nos process, à réfléchir et à changer nos organisations, d’envisager de nouveaux modes de gouvernance et de voir se profiler de nouveaux métiers. Les enjeux « ressources humaines » et nouveaux « modes de financement » et d’allocation de ressources vont occuper les « lieux » dans les 5 à 10 ans à venir.

Ces changements de paradigmes s’opèrent avec extrême rapidité. Nos établissements ont du mal à suivre car ils raisonnent et agissent encore selon des gouvernances d’un autre âge car ayant encore des difficultés à hiérarchiser leurs priorités. L’environnement général et les arbres décisionnels ne sont pas facilitant.

Ainsi assistons-nous à une explosion d’applications technologiques dans tous les domaines issus de la R& D & Innovation, bouleversant toute une série de chaînes de valeurs induisant pertes de repères intellectuels, culturels et structurels, de nouveaux modes de pensées et d’agir dans la façon de prendre en charge les usagers, donc nous-mêmes…un jour !!.

Notre environnement baigne dans : SI, data center, big data, open source, hébergement des données de santé, cloud computing, hôpital numérique, territoire de soins numérique, parcours patient territoire…personnalisé…et « coordonné » !! … de proximité, de qualité et … sécurisé …. et … bientôt transfrontalier, de télémédecine, de télésanté, de « tuyaux et de plomberie » (cf. la Haute Définition et Très Haute Définition) « les patients acteurs de leur santé » … d’éducation thérapeutique, de prévention et gestion des risques, sécurité, sécurisations réseaux, architectures réseaux, interopérabilité, normes et standards, responsabilités, enjeux de la silver économie … certification ….. contractualisation …. recommandations HAS … ANSM …. ASIP …. des nouveaux rapports professionnels de santé et machines, etc. etc. Sans oublier les ARS…

Et tout ceci dans un environnement démographique, sociétal et économique contraint au regard des défis proches à résoudre versus les générations à venir … ça fait beaucoup !!

Nos structures sanitaires et médico-sociales n’ont pas peur du numérique proprement dit, mais sont frileuses face à cet environnement riche et foisonnant en évolution mais contraignant dans la quotidien de nos structures. Cette frilosité induit de facto des freins au changement, des frilosités à se remettre en question versus ses propres modes d’organisation, de « revisiter » nos métiers, de la nécessité d’acquérir de nouveaux éléments de langages facilitant le dialogue entre tous.

La complexité croissante rapide et systémique de notre environnement quotidien avec ses trains et cumul de réformes non achevées pour certaines et s’entrechoquant les unes et les autres sans évaluation préalables, des nombreux textes d’application, normes, contrôles, PRE…obligations de tous ordres envahissant nos organisations sans délais de digestion par nos instances et tous nos strates d’intervention font qu’une certaine fatigue s’empare des professionnels de santé, publics et privés.

Déjà que nos organisations œuvrent en silos et sont cloisonnées historiquement et culturellement, tout ceci ne facilite pas les approches collaboratives / participatives encore nommées « co-construction » …. des mots et des mots …. dont on se gargarise à tous niveaux !!!

Exemple : le parcours coordonné du patient dans un territoire.

On ne peut qu’adhérer à cette démarche. Cependant, tant que les professionnels de santé considèrent comme leur propriété les patients dont ils ont la charge, il n’y aura pas de partage de données entre eux et surtout ne voulant pas être jugés entre eux-mêmes. Sans faire référence aux tuyaux nécessaires pour ce faire !

Citons également la difficulté d’accéder aux données de santé permettant aux tutelles de contribuer à réguler ces parcours versus les besoins, la demande et les usages.

Citons également les contraintes de la T2A amenant les établissements MCO à « faire du chiffre », de la productivité et soi-disant de l’efficience alors qu’est envisagé une dégressivité des tarifs en cas de dépassement de certains seuils d’activités. On voudrait démotiver les PS, on ne s’y prendrait pas mieux. La défiance s’instaure au détriment de la confiance à instaurer … des mots et des mots !!

Par ailleurs, on note quelques inquiétudes de la part des usagers de même que des PS face au risque du tout numérique pouvant nuire aux relations « virtuelles » susceptibles de s’instaurer entre médecins et patients et un dialogue singulier déclinant, une perte d’éthique … et donc un certain attentisme versus le tout innovation.

Enfin, certes, les modèles économiques sont loin d’être stabilisés. Encore faut-il distinguer sémantiquement ce qui relève d’approches médico-économiques (ROI) purement et du service rendu aux patients, ce qui n’est pas si simple en termes de modélisation intellectuelle. Pour l’instant, rien n’est probant à une grande échelle.

Face à ces constats, certes il est urgent de revoir nos gouvernances à tous niveaux ainsi que nos capacités de pilotage. Sommes-nous concrètement capables de gérer des systèmes complexes interdépendants ? Comment lever ces freins culturels et structurels ?

Culturels :

  • Informer, rassurer, former, faciliter l’accès et le partage de la connaissance
  • Améliorer l’acquisition de méthodes et démarche de projet
  • Affiner les usages selon une stratégie  » bottoms up  » et non  » top down « .
  • Rigueur et pédagogie.
  • Favoriser l’expertise, la mobilité en ciblant les nouveaux métiers et les transferts de compétences.
  • Identifier et repérer de nouveaux talents.

Structurels :

  • Réaffirmer le rôle régulateur de la puissance publique.
  • Renforcer l’implication des instances versus les challenges.
  • Démontrer l’impact structurel et organisationnel du numérique.
  • Créer une gouvernance impulsante, rassurante, ouverte, participative et reconnaissante.
  • Faciliter les coopérations plutôt que les compétitions.
  • Renforcer la communication, la consultation, la concertation.
  • Clarifier les « jeux de rôles entre ARS et les acteurs », y compris avec les GCS télésanté / télémédecine…

Conséquences :

Il faut absolument instaurer de nouvelles motivations atténuant la défiance constatée.

Et promouvoir et faciliter une meilleure adhésion des acteurs à l’innovation et aux conduites du changement ainsi qu’aux re-organisations subséquentes et donc une réactivité accrue.

Les établissements s’inscrivent progressivement dans ces schémas, mais encore ont-ils nécessité de disposer d’une vision et d’un leadership légitimé.

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