La société et la sexualité, honni soit qui mal y pense

DIDIER Jean-Pierre
Pr Jean-Pierre DIDIER

professeur des universités
praticien hospitalier honoraire

jean-pierre@hopital-territoires.eu

 

Couvrez ce sein que je ne saurais voir

Avec sa chanson Sea, sex and sun, Serge GAINSBOURG avait résumé en 1977 le programme de vacances espéré, sinon vécu, par de nombreux jeunes. Rappelez-vous ces paroles :

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Le soleil au zénith
Vingt ans, dix-huit
Dix-sept ans à la limite
Je ressuscite
Sea, sex and sun
Toi petite
Tu es de la dynamite

 

Pourtant  profitant de la détente de l’été deux informations ont attiré mon attention.

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Jean CARPENTIER est mort le 9 juillet dernier.

Médecin généraliste, il avait suscité un certain émoi en distribuant aux élèves de terminale d’un lycée parisien un tract intitulé Apprenons à  faire l’amour, ce qui l’avait conduit à être condamné en 1971 pour « outrages aux bonnes mœurs »  et « incitation de mineurs à la débauche », le tout assorti d’une interdiction, par le Conseil de l’ordre, d’exercer la médecine pendant un an.

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Par ailleurs Hélène ROMANO a récemment été interviewé à propos d’un livre qu’elle a publié en mars 2014, intitulé Ecole, sexe et vidéo.

Docteur en psychopathologie clinique elle y attire l’attention sur le caractère vieillot d’une éducation sexuelle, bien éloignée des réalités vécues par les adolescents en privilégiant « un discours scientifique sur la sexualité où la logique n’est pas celle des sentiments ou du plaisir ».

Près de 40 années séparent ces deux informations qui, mises en perspective, expriment le peu de mobilisation de la société en faveur de l’épanouissement de sa jeunesse par une sexualité bien comprise, alors qu’elle a revu sa législation dans les secteurs de la contraception, ou du mariage pour tous, comme si elle avait légiféré l’aval en ignorant l’amont.

La sexualité, fonction essentielle à la santé mentale, serait donc toujours comme  un tabou, reflétant l’hypocrisie d’une société qui, si on ne craignait pas une interprétation tendancieuse compte tenu du sujet, pourrait s’apparenter à une véritable attitude de faux-cul.

Cette position devient carrément insupportable alors que le développement des nouvelles technologies, à travers Internet et les réseaux sociaux, a mis les adolescents dans une situation difficile. Ils sont en effet le plus souvent abandonnés devant des images, des récits, des expériences violentes, donnant des relations humaines des visions faussées, voire perverties, tout en suggérant des comportements  qui sont bien loin du respect de l’autre et de l’égalité des sexes, sinon des genres, pourtant proclamée haut et fort. Les parents eux-mêmes restent embarrassés malgré, ou à cause de leur tendance à vouloir se comporter comme les copains de leurs enfants.

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Ainsi le docteur CARPENTIER a été puni pour avoir voulu expliquer l’amour aux élèves de terminale d’un lycée, sans rien montrer, mais paradoxalement, il est aujourd’hui permis de tout montrer, mais avec l’inconvénient majeur de ne rien expliquer. TARTUFFE suppliait : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ».Mais ne sommes-nous  pas aujourd’hui encore en pleine tartufferie ?

Les adolescents et les écrans

Le développement des TIC (technologies de l’information et de la communication) a conduit à ce que les écrans sont omniprésents dans notre vie quotidienne, sous de multiples formes qu’il s’agisse de téléviseurs, d’ordinateurs, de consoles de jeux, de tablettes de plus en plus en vogue, ou de téléphones mobiles, dont les générations ne cessent d’évoluer pour nous rendre plus connectés.

Les jeunes ont été naturellement séduits par cette révolution technologique, au point que selon une récente enquête IPSOS, ils ont, de 1 à 19 ans, un accès à plus de trois écrans par individu. Leur utilisation entraîne, non seulement une réduction de la durée de leur sommeil, la survenue d’une dépendance, sinon d’une addiction à ce type de produit, mais pourrait aussi altérer leur santé mentale par l’accès à des informations pornographiques.

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Des précautions capables de prévenir le risque d’interventions malfaisantes ont pourtant été proposées, qu’il s’agisse de clefs d’accès sécurisé, de contrôle parental ou de surveillance de la cybercriminalité ; mais chacun peut mesurer l’efficacité relative de ces protections. Les mots clefs animant les moteurs de recherche sont empruntés au langage courant des adolescents, ou font appel à des prénoms d’artistes spécialisés, qu’ils connaissent bien et qui donnent libre accès à des sites particulièrement hard. La limitation proposée par les sites, à travers l’auto-déclaration d’un âge supérieur à 18 ans, est dérisoire, ce qui fait mourir de rire les ados qui kiffent grave cette apparente niaiserie de ces bouffons d’adultes !

De plus, en soulignant que de 35 à 40 % des requêtes effectuées sur les moteurs de recherche sont liées au sexe, le marché des sites pornographiques devient très lucratif. Ainsi le développement de ces sites  est stimulé et le recours à l’utilisation de techniques informatiques forçant la consommation avec des liens automatiques, type pop-up, le stimule encore davantage.

Quant aux smartphones, omniprésents dans les poches de nos adolescents, grâce aux webcams, aux réseaux sociaux et aux nombreux « amis » qui les hantent, ils donnent accès à des enregistrements « privés », parfois encore plus hard que ceux des sites spécialisés. L’instantanéité de la mise en ligne et la possibilité d’une diffusion de très courte durée, avant la suppression automatique, risquent de vouer à l’échec le contrôle, l’interdiction et la répression pourtant souhaitables de ce type de pollution.

Dans ces conditions il n’est pas étonnant qu’Hélène ROMANO puisse écrire que « s’imaginer préserver tout enfant d’images à connotations sexuelles voire pornographiques semble bien illusoire ».

L’analyse de l’Académie des sciences

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Le retentissement sur le comportement sexuel des adolescents devenus adultes,  dans un contexte dénoncé par Jean-Paul BRIGHELLI dans son livre La société pornographique, n’est pas facile à définir.

 

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Les études d’opinion assorties de statistiques relevant de méthodologies diverses sont nombreuses, parfois contradictoires, mais révélatrices de ce qu’André GLUCKSMANN avait appelé en 1966 « l’univers mental de notre société » à propos d’une étude qu’il avait faite sur les « effets des scènes de violence au cinéma et à la télévision ». Devant le constat de l’existence d’une attitude ambiguë de la société avec un partage des opinions, les uns accusant le cinéma de faire la publicité de la violence, les autres  estimant que « l’existence d’un effet présumé dangereux du cinéma n’a pas du tout été démontrée », il concluait ainsi : « L’étude, si elle était possible, de l’ensemble de ces opinions contradictoires révélerait peu de choses sur l’effet réel des scènes de violence, beaucoup par contre sur l’univers mental des sociétés contemporaines ».

En 2014 le même type de constat peut être proposé, s’il paraît se dégager que l’accès à Internet et aux réseaux sociaux peut avoir des conséquences néfastes pour la sexualité des adolescents, une certaine prudence doit être respectée.

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En effet il est possible que cet accès conduise à développer des comportements et des codes de gestion particuliers pour leur vie amoureuse et relationnelle, tout en conduisant à des pratiques dangereuses, nuisant à leur intimité ou s’apparentant au cyberharcèlement. L’Académie des sciences, en 2013, tout en reconnaissant dans un avis intitulé L’enfant et les écrans, que « les enfants et surtout les adolescents sont confrontés de façon précoce à la sexualité », note également que des études longitudinales montrent un lien entre l’exposition répétée à des thématiques sexuelles dans les médias et une initiation sexuelle plus précoce. Toutefois elle remarque que « ce n’est pas parce que des pratiques sexuelles inspirées de la pornographie peuvent constituer une portée vers la sexualité que des conséquences durables ont été notées sur les comportements sexuels à l’âge adulte ».

On paraît s’acheminer vers la même ambigüité que celle déjà relevée par André GLUCKSMANN en s’interrogeant sur l’univers mental de notre société, qui ne paraît pas avoir bien assumé les conséquences du développement des TIC, dans l’éducation à la sexualité.

Résumons-nous : tout se passe comme si Internet existant rend les informations pornographiques facilement accessibles aux enfants et aux adolescents, mais il n’est pas certain que les conséquences de cette évolution soient néfastes au comportement adulte, donc ne nous inquiétons pas, tout va bien. Cette position choque d’autant plus la morale, qu’aujourd’hui la société se réfère sans cesse au principe de précaution en l’élevant au rang des principes à valeur constitutionnelle.

Non rien ne va plus

L’Académie des sciences reconnaît d’une part que « la charge traumatique d’un contact précoce avec les spectacles pornographiques ne peut être minimisée » et d’autre part que si celle-ci ne doit pas être dramatisée, elle impose d’être élaborée, c’est-à-dire préparée, à partir de ce qui a été dit avant et après l’exposition grâce à un rapport privilégié de dialogue avec un adulte, ce qui met au premier plan  le rôle des parents et des professionnels de l’éducation.

Or l’éducation sexuelle initialement répressive, visant à limiter la masturbation, puis hygiénique visant à combattre les maladies vénériennes, avant d’aider à la contraception et limiter la progression du SIDA et des maladies sexuellement transmissibles, n’a évolué vers une éducation à la sexualité que depuis le début des années 2000, et encore avec timidité. Cette timidité n’est pas à la mesure du développement des TIC.

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David ASSOULINE en 2008 dans son rapport au Sénat, après avoir clairement exposé les chances offertes par la révolution technologique, n’a pas manqué de bien définir la menace que celle-ci peut représenter, avant de proposer une série de recommandations indispensables pour la maîtriser.

Ces mesures comportent notamment une meilleure maîtrise d’Internet mais surtout un impératif éducatif impliquant l’insertion dans les programmes scolaires d’une éducation aux médias. Ces recommandations, a priori simples à mettre en œuvre, résultent d’un constat de défaillance ainsi formulé : « Certes, il y a longtemps que l’institution scolaire a pris la mesure des changements entraînés par une fréquentation assidue des médias, et notamment de la télévision, par les jeunes. Mais elle l’avait fait au départ (dans les années soixante) sur le mode de la mise en garde et de la défiance plutôt que sur celui d’une réflexion constructive sur les moyens de préparer les enfants à une réception et une utilisation intelligentes des messages médiatiques ».

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Chantal JOUANO en 2012, dans son rapport parlementaire sur L’hypersexualisation un nouveau combat pour l’égalité, a proposé en dénonçant ce qu’elle appelle une « pornographisation culturelle », douze recommandations. La moitié d’entre elles concerne la compréhension de la sexualité des adolescents, l’information des parents et l’accompagnement des professionnels de l’enfance.

L’ensemble de ces recommandations stigmatise avec une certaine cruauté la lenteur de la réaction d’adaptation sociétale vis-à-vis du progrès technologique. Il est  habituel qu’un certain retard intervienne dans ce domaine, mais dans le cas particulier il est d’autant plus difficile de l’accepter, qu’est apparu un bouleversement législatif avec l’autorisation d’ouverture des sex-shops, l’accès à la contraception, à l’avortement puis au mariage pour tous, alors que se profile la Gestation pour autrui avec son inévitable cortège de discussions et de graves questions éthiques.

Comment un adolescent, formé par le programme scolaire actuellement en vigueur d’éducation à la sexualité, peut avoir une compréhension et une analyse critique des manifestations festives parfois exubérantes et outrancières d’une Gay pride, alors que précisément certaines invectives à deux lettres, pour le moins contraires à l’égalité des genres, sont régulièrement proférées dans les cours de récréation bien avant la fréquentation du grand quartier des lycées ? Comment pourrait-il, avec un tel bagage, participer avec une réelle efficacité citoyenne aux discussions et aux éventuels votes à venir ?

Comme pourrait le dire une humoriste, on ne leur dit pas tout ! C’est bien dommage.

Le choix de l’intelligence

L’essentiel du problème paraît donc clairement cerné. Aujourd’hui les enfants et adolescents assistent à l’éclosion de leur sexualité, fonction qu’ils découvrent, sans que la société, pourtant bien avertie, réponde avec pertinence à leurs questions et leurs inquiétudes. Elle leur expose les aspects les plus triviaux d’une fonction complexe, le plus souvent avec une préoccupation biologique et hygiéniste. Comme le rappelle Hélène ROMANO dans son livre, il est plus question, dans les programmes d’éducation à la sexualité, d’anatomie, de reproduction et d’hygiène que d’échanges amoureux, le tout témoignant d’une « prolixité réelle du dire en termes de contrôle, de morale qui peut faire apparaître comme autant de symptômes de la difficulté à en parler ». Ce constat, est implicitement validé par les circulaires récentes qui rappellent que « l’éducation à la sexualité ne se réduit pas à la dimension biologique ».

Faute de mieux, la société ferme les yeux sur le caractère scabreux, mal maîtrisé de l’utilisation des médias et des réseaux sociaux, elle reste sourde aux questions des adolescents et muette en ce qui concerne les réponses à leur légitime recherche du plaisir et à la définition de ses limites.

Sans beaucoup plus s’intéresser à  la formation des parents, elle les laisse prisonniers de contraintes culturelles et religieuses d’un autre âge, ou soumis à ce qui peut correspondre à des « normes » véhiculées par les médias, au mieux elle délègue ses devoirs à des mouvements associatifs qui tentent de faire de leur mieux.

Dans le livre déjà cité d’Hélène ROMANO, un chapitre écrit par Chantal DURAND, intitulé Oser les questions ou comment accompagner les adolescents dans ce qu’ils voient entendent et découvrent, est particulièrement éloquent. Le compte rendu qui y est fait d’interventions conduites par l’association APARSA est en effet riche d’enseignement.

Comment ne pas se sentir gravement interpelé par une question posée par l’un des adolescents d’un groupe de 13 à 15 ans, au cours de l’une de ces interventions : « Le porno c’est quand même les adultes qui filment ça ! Alors pourquoi ils le font ? Pourquoi on nous laisse regarder cela ? ». Comment supporter leur souffrance exprimée par ce commentaire: « C’est horrible ; C’est vulgaire ; C’est dommage ; C’est excitant ; C’est envahissant » ?

La seule réponse intelligente à ces questions pour le moins dérangeantes est de prendre au plus vite l’engagement de ne plus permettre que de tels reproches puissent s’exprimer, à la fois en écoutant les questions mais surtout en y répondant dans un climat de confiance réciproque. N’abandonnons pas notre jeunesse dans l’apprentissage d’une fonction humaine aussi belle qu’essentielle.

« Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées »

Sans le vouloir, Jean CARPENTIER médecin condamné il y a plus de 40 ans pour avoir voulu apprendre aux adolescents à faire l’amour, était peut-être un précurseur. Il aurait perçu l’incohérence d’une société, qui un jour serait contrainte à évoluer et légiférer sous la pression croissante de citoyens, devenus au début des années soixante avides de faire l’amour plutôt que la guerre, mais qui paradoxalement persisterait encore à rester sourde à la question fondamentale posée par les plus jeunes de ses citoyens : Mais dis-moi qu’est-ce que c’est l’amour ?

Les TIC peuvent apparaître comme une chance de transcender enfin ce qui est vécu aujourd’hui comme une coupable hypocrisie. Espérons comme l’écrit Hélène ROMANO que « Du sens donné aux écrans par les adultes d’aujourd’hui dépendra sans aucun doute le devenir de l’éducation à la sexualité au sein des institutions scolaires ».

Espérons-le, car peut être pourrons-nous alors, offrir à nos enfants les moyens d’appréhender l’une des plus merveilleuses fonctions offertes aux hommes et aux femmes, la sexualité, afin d’en profiter pleinement.

TARTUFFE

MOLIERE nous avait fait rire quand TARTUFFE distillait sa réplique   « Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées », aujourd’hui devant l’hypocrisie persistante de notre société, faisons tout pour éviter d’en pleurer !

Pour en savoir plus

1 – L’enfant et les écrans. Un avis de l’Académie des Sciences
www.academie-sciences.fr/presse/communique/avis_220113.pdf

2 – Rapport d’information sur l’impact des nouveaux medias sur la jeunesse
www.senat.fr/rap/r08-046/r08-0461.pdf

3 – Contre l’hypersexualisation. Un nouveau combat pour l’égalité
www.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_hypersexualisation2012.pdf

4 – Les effets de la violence au cinéma et à la télévision
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1966_num_7_1_1097

5 – Ecole sexe et vidéo
Hélène ROMANO Editeur DUNOD 2014

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