Sommaire

L’avis du Dr Élise Fontaine, ophtalmologue
« La dacryocystite fait partie de ces pathologies oculaires qui inquiètent énormément au moment où elles surviennent — l’œil gonflé, rouge, douloureux, parfois avec du pus qui s’écoule — mais qui, une fois correctement prises en charge, se soignent très bien dans la grande majorité des cas. Le vrai enjeu, c’est de ne pas traîner avant de consulter. »
Qu’est-ce que la dacryocystite ?
La dacryocystite désigne l’inflammation, le plus souvent d’origine infectieuse, du sac lacrymal, cette petite poche située à l’angle interne de l’œil qui recueille les larmes avant qu’elles ne s’évacuent vers le nez par le canal lacrymonasal. Lorsque ce canal se bouche, les larmes stagnent, les bactéries prolifèrent, et une infection peut se développer.
« On distingue deux grandes formes : la dacryocystite aiguë, brutale et douloureuse, et la dacryocystite chronique, plus insidieuse, qui évolue souvent depuis des mois sous la forme d’un larmoiement persistant avant de se révéler. »
Une pathologie plus fréquente qu’on ne l’imagine
Plusieurs études cliniques permettent de mieux cerner qui est concerné par cette pathologie et à quelle fréquence.
Une étude rétrospective française publiée par la Société Française d’Ophtalmologie, portant sur 90 cas de dacryocystite aiguë suivis sur trois ans en service d’urgences ophtalmologiques, rapporte un âge moyen de 45 ans (de 19 à 90 ans), avec une nette prédominance féminine de 70 %. Dans cette même série, 60 % des patients rapportaient un larmoiement chronique préexistant, et 10 % avaient déjà connu un épisode antérieur de dacryocystite aiguë.
Concernant la forme chronique, une autre étude de la Société Française d’Ophtalmologie, menée sur 642 cas colligés sur cinq ans, retrouve un âge moyen légèrement supérieur, à 48,6 ans, toujours avec une prédominance féminine marquée de 69 %. Le larmoiement chronique constituait le motif de consultation dans 100 % des cas, et le côté gauche était très légèrement plus souvent touché, dans 53,4 % des cas.
Ces données françaises rejoignent les observations internationales. La base de référence médicale américaine StatPearls (NCBI/NIH) décrit une distribution bimodale selon l’âge, avec un pic chez le nourrisson et un second pic après 40 ans, ainsi qu’une prédominance féminine atteignant près de 75 % des cas de dacryocystite acquise par obstruction chronique. Le site médical Medscape situe cette proportion entre 70 et 83 % de femmes selon les études.
« Cette surreprésentation féminine n’est pas un hasard statistique. Le canal lacrymonasal est anatomiquement plus étroit chez la femme, et les variations hormonales, en particulier autour de la ménopause, favorisent une certaine atrophie de la muqueuse du sac lacrymal. C’est un des éléments que j’explique systématiquement à mes patientes concernées. »
Pourquoi le canal lacrymal se bouche-t-il ?
Dans la majorité des cas chez l’adulte, l’obstruction du canal lacrymonasal est dite idiopathique, c’est-à-dire sans cause identifiée précise, même si plusieurs facteurs favorisants sont bien documentés :
- Une anatomie naturellement plus étroite du canal, notamment chez la femme
- Un vieillissement de la muqueuse lacrymale, en particulier après la ménopause
- Des antécédents de traumatisme facial ou de chirurgie nasale
- Une sinusite chronique ou une déviation de la cloison nasale
- Un diabète ou un état d’immunodépression, qui favorisent les surinfections
- Chez le nourrisson, un canal lacrymonasal simplement immature à la naissance
« Chez le tout-petit, c’est souvent une histoire différente : le canal n’est pas encore complètement perméabilisé à la naissance, ce qui explique la fréquence des larmoiements et parfois des épisodes infectieux dans les premiers mois de vie. Dans l’immense majorité des cas, cela se résout spontanément avant l’âge d’un an. »
Une complication néonatale plus rare mérite d’être connue : la dacryocystocèle congénitale. Selon les données publiées dans les Cahiers d’Ophtalmologie, cette anomalie concerne environ 0,02 % des naissances, et environ la moitié de ces dacryocystocèles évoluera vers une dacryocystite aiguë, dont près d’un quart pourra se compliquer d’une cellulite orbitaire si elle n’est pas prise en charge à temps.
« C’est justement pour cette raison qu’un larmoiement néonatal associé à une petite masse bleutée sous l’œil doit être montré rapidement à un ophtalmologiste pédiatrique, même si la grande majorité de ces situations restent bénignes. »
Reconnaître les symptômes
Les signes diffèrent nettement selon la forme, aiguë ou chronique.
Dans la forme aiguë, l’apparition est brutale : douleur vive à l’angle interne de l’œil, rougeur, gonflement parfois impressionnant, chaleur locale, et souvent un écoulement purulent lorsqu’on appuie sur la zone. De la fièvre peut apparaître si l’infection s’étend.
Dans la forme chronique, les symptômes sont plus discrets mais persistants : larmoiement permanent d’un œil, sensation de gêne, parfois une petite tuméfaction indolore à l’angle interne, avec des poussées inflammatoires occasionnelles.
« C’est justement cette forme chronique qui est la plus sous-diagnostiquée. Beaucoup de patients vivent des années avec un larmoiement qu’ils attribuent à tort à une simple allergie ou à la sécheresse oculaire, alors qu’il s’agit en réalité d’une obstruction lacrymale méconnue. »
Comment se pose le diagnostic ?
Le diagnostic est avant tout clinique, basé sur l’examen de la zone lacrymale par l’ophtalmologiste. En cas de doute ou avant une chirurgie, des examens complémentaires peuvent être proposés, notamment le dacryoscanner, qui selon les données de la Société Française d’Ophtalmologie a démontré sa supériorité par rapport à la dacryocystographie classique pour visualiser précisément le niveau et la cause de l’obstruction.
« Je rappelle souvent qu’un simple larmoiement isolé ne justifie pas systématiquement une batterie d’examens. C’est l’examen clinique qui oriente en premier lieu, l’imagerie venant surtout préciser la stratégie chirurgicale si une intervention est envisagée. »
Quels traitements sont proposés ?
La prise en charge dépend directement de la forme et de la sévérité.
Pour la dacryocystite aiguë, le traitement de première intention associe généralement :
- Des compresses chaudes appliquées localement plusieurs fois par jour
- Une antibiothérapie, orale ou parfois intraveineuse en cas de forme sévère ou de complication débutante
- Un drainage chirurgical en cas de collection abcédée ne répondant pas au traitement médical
Selon le Manuel MSD, édition professionnelle, certaines données montrent qu’une chirurgie précoce, la dacryocystorhinostomie, peut être efficace même en phase aiguë et permettrait d’accélérer la résolution de l’épisode infectieux dans certaines situations sélectionnées.
Pour la dacryocystite chronique, le traitement médical seul suffit rarement à résoudre durablement le problème, car l’obstruction mécanique persiste.
« Une fois le canal réellement obstrué de façon chronique, les antibiotiques calment l’infection sur le moment, mais ne rouvrent pas le canal. C’est pourquoi la chirurgie, la dacryocystorhinostomie, reste le traitement de référence pour une guérison durable. Elle consiste à créer un nouveau passage entre le sac lacrymal et la fosse nasale, en contournant l’obstruction. »
Cette intervention peut être réalisée par voie externe, avec une petite incision cutanée, ou par voie endonasale sous contrôle endoscopique, une technique de plus en plus privilégiée car elle évite toute cicatrice visible.
Chez le nourrisson, la prise en charge initiale reste le plus souvent conservatrice : massages doux du sac lacrymal (manœuvre de Crigler), associés si besoin à un collyre antibiotique en cas de surinfection. Un sondage des voies lacrymales n’est généralement envisagé qu’après l’âge d’un an, si le larmoiement persiste.
Peut-on prévenir la dacryocystite ?
« Il n’existe pas de prévention garantie, puisque la cause est souvent anatomique ou liée à l’âge. En revanche, certains gestes réduisent le risque de complication : une bonne hygiène des mains avant tout contact avec les yeux, une prise en charge rapide de tout larmoiement persistant inexpliqué, et un bon contrôle du diabète chez les patients concernés, car il favorise les surinfections. »
Quand consulter en urgence ?
« Un œil très gonflé, très douloureux, avec de la fièvre ou une extension rapide de la rougeur vers la paupière et la région orbitaire doit amener à consulter rapidement, idéalement le jour même. Le risque principal d’une dacryocystite aiguë négligée, c’est l’extension de l’infection vers l’orbite, une complication rare mais potentiellement grave, qui nécessite une prise en charge hospitalière. »
Ce qu’il faut retenir
« Si je devais résumer : la dacryocystite est une pathologie fréquente, surtout chez la femme après 40 ans, généralement liée à une obstruction banale du canal lacrymonasal. Prise à temps, elle se traite très bien, que ce soit médicalement pour les formes aiguës simples, ou chirurgicalement pour les formes chroniques récidivantes. Le seul vrai piège, c’est de laisser traîner un larmoiement chronique en pensant qu’il s’agit d’un simple désagrément sans importance. »
Face à tout larmoiement persistant ou à une inflammation de l’angle interne de l’œil, seul un examen ophtalmologique permet de poser un diagnostic précis et d’orienter vers la prise en charge la plus adaptée.
Sources
- Société Française d’Ophtalmologie — Les dacryocystites aiguës : à propos de 90 cas
- Société Française d’Ophtalmologie — Les dacryocystites chroniques chez l’adulte
- StatPearls / NCBI (NIH) — Dacryocystitis
- Medscape — Dacryocystitis: Practice Essentials, Epidemiology
- Manuel MSD, édition professionnelle — Dacryocystite
- Cahiers d’Ophtalmologie — Prise en charge d’une dacryocystocèle congénitale
Cet article a une visée informative et ne remplace pas une consultation médicale personnalisée.

